Virginia Woolf • Une chambre à soi (1929)

Une chambre à soi • Virginia Woolf • 10/18 • 1929 • 171 pages

« Je sais vous m’avez demandé de parler des femmes et du roman. Quel rapport, allez-vous me dire, existe-t-il entre ce sujet et une « chambre à soi ? », interroge Virginia Woolf en ouverture d’une conférence sur le féminisme qu’elle dispensa aux étudiantes de l’université de Cambridge. Avec une irritation voilée d’ironie, Virginia Woolf rappelle dans ce délicieux pamphlet comment, jusqu’à une époque toute récente, les femmes ont été savamment placées sous la dépendance spirituelle et économique des hommes et, par voie de conséquence, réduites au silence. Il manquait à celles qui étaient douées pour affirmer leur génie de quoi vivre, du temps et une chambre à soi. »

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Ecrit en 1929, Une chambre à soi est le résultat des réflexions de Virginia Woolf sur les femmes et le roman. Considérée comme une des grandes écrivaines féministes de la première moitié du XX siècle, il serait réducteur de la voir uniquement sous ce prisme. Ce serait courir le risque de passer à côté de ses qualités littéraires indéniables.

Cet essai se déroule comme une promenade. Tout d’abord, elle commence par une douce balade poétique au bord de l’eau par une belle journée d’automne, puis dans les rues de Londres où l’auteur imagine les vies, les espoirs de ces femmes inconnues qu’elle croise et dont peu d’hommes s’intéressent dans leurs écrits ou leurs opinions. C’est avec cette première marche à Oxbridge, une université imaginaire inspirée d’Oxford et Cambridge, que Virginia Woolf ouvre son ouvrage. Ce premier chapitre m’a rendu un peu confuse sur ce qu’allait être la suite.

Je n’ai pas l’habitude de lire des essais dont le style se rapproche bien plus de celui de l’oeuvre littéraire romanesque que de l’ouvrage scientifique qui expose de manière peut-être un peu plus brute les idées. Pourtant, cela n’atténue en rien les propos de l’auteur et leur force dès lors qu’on choisit de se laisser porter par ses réflexions et ses choix stylistiques. Je pense qu’il ne faut pas tout de suite se heurter au fait qu’elle n’entre pas tout de suite dans le vif du sujet de cette chambre à soi, des femmes écrivains et pas seulement celle du XX siècle. Elle montre aussi le processus créatif, et de la réflexion et ce n’est pas inintéressant d’avoir ainsi un aperçu de la manière dont une auteur de sa renommée travaille.

Man Ray, Virginia Woolf, 1935

Elle nous propose une autre balade, celle-ci littéraire et qui se déroule dans une bibliothèque et au fil des ouvrages qui retiennent son attention. A partir de là, elle va commencer à véritablement entrer dans le coeur de son sujet, tout en rendant hommage aux femmes de lettres, certaines qui ont été oubliées comme d’autres plus connues. Elle analyse les oeuvres de Charlotte Brontë, Jane Austen, par exemple. Elle se concentre sur leur manière d’écrire, leur rapport aux hommes tout autant que sur les conditions dans lesquelles elles ont peu écrire leurs ouvrages, proclamant que les femmes écrivent moins bien que les hommes car elles n’ont pas cette chambre à soi « dont la porte est pourvue d’une serrure« .

J’ai été convaincue par son argumentation, même quasiment cent ans plus tard. Une chambre à soi, pour reprendre les termes de l’auteur, me semble quelque chose de fondamental, d’essentiel en 2017. Pour autant, une des forces de cet essai est la capacité de Virginia Woolf à nous faire prendre conscience de cette pièce à nous, de la chance que nous pouvons avoir d’avoir ce lieu où nous pouvons nous adonner, en tout tranquilité, à nos activités intellectuelles, culturelles sans être dérangé, un endroit où nous pouvons avoir un moment de tranquilité et d’intimité. Finalement, au fur et à mesure de la lecture, le titre du livre prend toute son ampleur. Ce fut à mon tour de me poser des questions. Et si Jane Austen avait eu son lieu à elle, au lieu d’écrire dans un salon commun où elle devait s’interrompre dès lors que des visiteurs entraient et cacher son manuscrit, à quel point Orgueil & Préjugés serait-il différent de celui que nous connaissons aujourd’hui et qui est pourtant considéré comme un chef d’oeuvre de la littérature classique anglaise ?

Pour continuer sur la place des femmes dans la vie littéraire et culturelle des sociétés, Virginia Woolf imagine une soeur à William Shakespeare et elle lui invente une vie avec le même don que son illustre frère. Cependant, c’est une femme. Je n’arrive pas tellement à m’expliquer pourquoi son exemple m’a autant marqué. Sûrement parce que ça sonne terriblement juste, que quelque part, elle nous raconte une histoire d’injustice que nous avons toutes pu vivre à un moment donné. A titre personnelle, cette anecdote inventée me rappelle une question que j’ai très souvent croisé dans les différentes lectures féministes que j’ai pu faire ou dans les documentaires vus : en tant que femme, ai-je les mêmes chances que les hommes dans la vie ? J’ose imaginer que oui. Virginia Woolf termine d’ailleurs son ouvrage/intervention en reprenant cette histoire, dans un très beau passage qui nous enjoint de reprendre le flambeau de cette soeur de Shakespeare.

Cette soeur de Shakespeare mourut jeune… Hélas, elle n’écrit jamais le moindre mot. (…) Or, j’ai la conviction que cette poétesse, qui n’a jamais écrit un mot (…) vit encore. Elle vit en vous et moi, et en nombre d’autres femmes qui ne sont pas présentes ici ce soir, car elles sont en train de laver la vaisselle et de coucher leurs enfants. Mais elle vit ; car les grands poètes ne meurent pas ; ils ont des présences éternelles ; ils attendent seulement l’occasion pour apparaître parmi nous en chair et en os. Cette occasion, je le crois, il est à présent en votre pouvoir de la donner à la soeur de Shakespeare. Car voici ma conviction : si nous vivons encore un siècle environ (…) et que nous ayons toutes cinq cent livres de rente et des chambres qui soient à nous seules ; si nous acquérons l’habitude de la liberté et le courage d’écrire exactement ce que nous pensons (…) alors l’occasion se présentera pour la poétesse qui était la soeur de Shakespeare de prendre cette forme humaine à laquelle il lui a si souvent fallu renoncer.

Une des premières questions qu’elle se pose également et qui sera un deuxième fil rouge est la suivante : « Pourquoi un sexe est-il si prospère et l’autre si pauvre ? » La relation femme/homme l’intéresse beaucoup et elle en a une vision très égalitaire. Toutefois, ce n’est pas tant ce qui m’a marqué dans ce livre. C’est plutôt la manière dont elle appréhende les hommes. Il y a un passage étonnant où elle lit des ouvrages écrits par des hommes sur les femmes où ils invoquent notre sensibilité trop débordante, nos capacités intellectuelles plus limitées… Elle est en colère contre leurs écrits et leurs opinions, contre le fait qu’elle ne peut accéder à la bibliothèque sans une lettre d’introduction ou de recommandation car ce n’est pas un lieu pour les femmes… Cependant, elle n’a absolument rien contre eux. Elle ne formule aucune attaque virulente ou violente à leur encontre ou à clamer que les femmes seraient mieux sans eux. Je m’attendais à plus de véhémence mais Virginia Woolf fait preuve d’une certaine élégance, parfois teintée d’ironie que j’ai beaucoup apprécié.

Pour une première découverte de l’oeuvre de Virginia Woolf, je n’aurai pas pu mieux tomber. Une chambre à soi est un court ouvrage passionnant et qui porte à réflexion, extrêmement bien écrit, avec beaucoup de poésie. Il faut prendre le temps de découvrir le texte, de le faire sien doucement. Je ne compte pas m’arrêter là pour l’oeuvre de Virginia Woolf. Elle a plutôt été productive, écrivant romans et nouvelles. Son mari a également publié ses lettres et son journal à titre posthume et je m’y attarderai aussi.

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