Au banc des essais #2

Je vous propose une petite sélection de trois essais que j’ai lus dernièrement. Deux sont relativement proches et un autre change de sujet du tout ou tout. J’essaie, dans la mesure du possible, de présenter des ouvrages qui soient accessibles à tous, qui n’ont pas besoin de connaissances poussées dans le domaine pour les apprécier. Ma volonté est vraiment de mettre plus en avant ce genre littéraire, parfois boudé des blogs.

La voiture du peuple et le sac Vuitton de Éve Charrin

Glisser dans un sac à main le désarroi de nos classes moyennes. Caser dans une petite voiture low-cost la croissance rapide et inégalitaire des grands pays émergents, ou montrer qu’un climatiseur peut souffler, à l’occasion, l’air frais de la démocratie… Dire le monde en une quinzaine d’objets, c’est le pari de ce livre. Porteurs de désirs et d’espoirs, nés du travail et de l’argent, les objets reflètent notre imaginaire et trahissent les rapports de force qui façonnent une époque. Luxueux ou modestes, ils sont les héros de ces fables contemporaines qui mènent de Paris à Bombay en passant par Londres et Dubaï. Dans le prolongement des Mythologies de Roland Barthes, Ève Charrin combine la lucidité de l’enquête et la subjectivité du récit pour explorer ce que nous révèlent les choses.

L’idée de départ est d’établir des liens avec des objets iconiques avec un fait de société. Elle aborde, par exemple, le sac Pliage Longchamp qui parle à toutes les générations et à toutes les classes sociales. C’est un texte qui m’a, du coup, énormément plu, car j’en possède moi-même pas moins de cinq ou six différents. J’ai ainsi pu m’identifier à ses propos, voir dans quelle catégorie elle allait me mettre… Dans un autre texte, elle se pose la question suivante : comment la pomme, un des fruits les plus accessibles, peut également devenir un objet de luxe ou qui véhicule un message politique ?

Ce sont des courts textes qui ne sont pas sans rappeler les Mythologies de Roland Barthes, mais en plus accessibles, et passionnants, car elle se situe réellement dans notre époque. Nous connaissons les objets dont elle parle, ce qui n’est pas toujours le cas avec Barthes. Cet essai fut vraiment une bonne surprise, malgré des textes d’une qualité très variable, dont un qui m’a semblé quelque peu hors sujet. Certains m’ont paru très justes dans l’analyse de notre société, notamment celui sur le sac Vuitton. Je n’ai pas spécialement de notions de sociologie, ce qui ne m’a pas empêché de comprendre ce qu’elle voulait dire.

Mythologies de Roland Barthes

Notre vie quotidienne se nourrit de mythes : le catch, le striptease, l’auto, la publicité, le tourisme… qui bientôt nous débordent. Isolés de l’actualité qui les fait naître, l’abus idéologique qu’ils recèlent apparaît soudain. Roland Barthes en rend compte ici avec le souci – formulé dans l’essai sur le mythe aujourd’hui qui clôt l’ouvrage – de réconcilier le réel et les hommes, la description et l’explication, l’objet et le savoir. « Nous voguons sans cesse entre l’objet et sa démystification, impuissants à rendre sa totalité : car si nous pénétrons l’objet, nous le libérons mais nous le détruisons ; et si nous lui laissons son poids, nous le respectons, mais nous le restituons encore mystifié ».

Un des classiques du genre et qui a inspiré de nombreuses générations de sociologues après lui, dont l’essai que j’ai évoqué plus haut. Ce sont des textes plus ou moins longs sur différentes thématiques, comme la nouvelle Citroën, le plastique qui venait d’apparaître et d’être très largement produit, les pages horoscope du magazine Elle (qui semble un bon sujet d’étude, car il revient souvent)… Il réagit à l’actualité de son temps.

Du coup, certains textes peuvent nous sembler légèrement dépassés, et nous ne savons plus vraiment de quoi il parle. Cependant, juste pour la méthodologie, la manière de penser, de construire le propos, je pense qu’il reste passionnant à lire voire essentiel. D’autres peuvent encore avoir des échos à l’heure actuelle. J’avoue avoir eu parfois du mal avec quelques textes et j’ai mis plusieurs mois à le terminer. Ce n’est pas un ouvrage que j’ai réussi à lire d’un bout à l’autre, mais par petits essais. J’en avais pourtant déjà lu et étudié. Toutefois, ce n’est pas un ouvrage qui se laisse facilement appréhendé, par moment.

Le musée disparu d’Hector Feliciano

Printemps 1940 : au fur et à mesure de la progression de la Wehrmacht sur le territoire français, des services nazis de confiscation, spécialement institués, entreprennent, à partir de listes établies bien avant le déclenchement de la guerre, le pillage et la confiscation, qui dureront tout le temps de l’Occupation, de milliers d’œuvres d’art. Des collections publiques et privées, des tableaux mais aussi des millions de livres, manuscrits, meubles et objets de valeur partent vers l’Allemagne. Volés systématiquement et méthodiquement, ou plus fortuitement par les officiers et les soldats, nombre n’ont aujourd’hui encore pas été retrouvés. En 1995, Hector Feliciano publiait en France le fruit de huit années d’enquête, au terme desquelles il avait retrouvé la trace de certaines œuvres. Les traductions de cet ouvrage à l’étranger l’enrichirent chaque fois de découvertes nouvelles, puisqu’elles s’inscrivaient dans le mouvement international de restitution aux héritiers des biens confisqués et presque toujours récupérés après la guerre par les États nationaux, mais pas par les familles, faute le plus souvent d’informations. 

Fruit de huit années de recherches et d’enquêtes, Hector Feliciano aborde le pillage des musées, mais surtout des collections privées de marchands d’art, de banquiers, d’industriels juifs… Son ouvrage est très amplement documenté et absolument passionnant. Il se lit presque comme un roman, une saga historique dramatique où l’Histoire se fait implacable. À la lecture, j’ai pu croiser les Rotschild, Paul Rosenberg, mais également Braque, Picasso… Ce sont des noms de collectionneurs et marchands d’art que je connaissais. Ils ont joué un rôle primordial en faisant connaître et en supportant des artistes de l’avant-garde. En revanche, j’ignorais tout du sort de leurs collections.

C’est un sujet qui était relativement peu abordé. Malgré quelques années à dévorer tout ce que je pouvais (ou presque) autour de la Seconde Guerre mondiale, l’art, les collections privées et publiques et le patrimoine n’ont quasiment jamais été abordés. J’en ai seulement pris conscience avec la sortie du film Monument Men, inspiré d’une autre enquêté, réalisée par Robert M. Edsel, puis d’un autre film, La femme au tableau qui aborde la question de la restitution des oeuvres. Le musée disparu s’intéresse surtout au cas de la France, une raison de plus de le lire. J’ai aussi appris que certaines oeuvres n’ont jamais été retrouvées. Parfois, des visuels existent permettant de se faire une idée. Mais, au final, combien d’oeuvres ne pourrons-nous jamais voir ? Où sont les oeuvres qui ont disparu ?

Sincèrement, je recommande cette lecture enrichissante qui m’a appris plein de choses que j’ignorais… Le tout dans un style très accessible qui peut faire penser aux romans d’enquête. Si ces questions vous intéressent, c’est le premier à lire, je pense.

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2 réflexions au sujet de “Au banc des essais #2”

  1. Mythologies m’inspire beaucoup, je me souviens qu’on en avait parlé en cours de philo au lycée. Il faudrait que je me le procure. En terme d’essais je lis en ce moment La sobriété heureuse de Pierre Rabhi, j’aime tellement ce monsieur !

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