Léon Tolstoï • Guerre & Paix (1863)

Guerre & Paix • Léon Tolstoï • 1863

1805 à Moscou, en ces temps de paix fragile, les Bolkonsky, les Rostov et les Bézoukhov constituent les personnages principaux d’une chronique familiale. Une fresque sociale où l’aristocratie, de Moscou à Saint-Pétersbourg, entre grandeur et misérabilisme, se prend au jeu de l’ambition sociale, des mesquineries, des premiers émois.

1812, la guerre éclate et peu à peu les personnages imaginaires évoluent au sein même des événements historiques. Le conte social, dépassant les ressorts de l’intrigue psychologique, prend une dimension d’épopée historique et se change en récit d’une époque. La “Guerre” selon Tolstoï, c’est celle menée contre Napoléon par l’armée d’Alexandre, c’est la bataille d’Austerlitz, l’invasion de la Russie, l’incendie de Moscou, puis la retraite des armées napoléoniennes.

Entre les deux romans de sa fresque, le portrait d’une classe sociale et le récit historique, Tolstoï tend une passerelle, livrant une réflexion philosophique sur le décalage de la volonté humaine aliénée à l’inéluctable marche de l’Histoire ou lorsque le destin façonne les hommes malgré eux.


Je continue mon exploration de la littérature russe avec Guerre & Paix de Tolstoï, un de ses romans qui m’effrayait le plus de commencer au regard du nombre de pages il y a encore quelques années. Depuis, les auteurs russes ont trouvé leur place dans ma bibliothèque et Tolstoï tout particulièrement. Il signe ici un témoignage, certes romancé, des campagnes napoléoniennes et le portrait de l’aristocratie russe.

Cette dernière est souvent le « personnage principal » des oeuvres de cet auteur. Et c’est ce que j’aime énormément chez Tolstoï. Il ne cache rien de ces hautes sphères de la société russe. Il dévoile leurs faiblesses, leurs vanités et frivolités, leur inconscience, parfois. Cela est d’autant plus vrai que la guerre fait rage, et se rapproche dangereusement de Moscou, avant que la ville ne soit abandonnée aux mains des Français. Certains des personnages semblent totalement déconnectés de la réalité, tant que le conflit n’est pas à leur porte et que leurs possessions matérielles ne sont pas en danger. L’auteur n’est vraiment pas très tendre avec cette aristocratie désoeuvrée et qu’il connait bien, puisqu’il est lui-même un comte. Le paraître est au coeur des préoccupations.

Elles se retrouvent même sur le champ de bataille, notamment au sein du haut commandement où la réputation compte plus que les compétences, où il faut se faire bien voir de ses supérieurs ou de l’empereur pour avoir de l’avancement. À lire le récit de cette campagne, nous pouvons nous demander comment les Russes ont pu gagner ce conflit au regard des défaites, des alliances de pouvoir, la volonté de contrecarrer certains ordres que l’on pense inefficace, ou parce qu’on ne trouve pas l’officier qui doit le donner à ses troupes, ou parce que la personne qui a pris la décision n’est pas appréciée… Il y a aussi les initiatives personnelles, par sens du devoir et de l’honneur, ou pour être bien vu. L’auteur fait ressentir au lecteur cette confusion et, finalement, j’ai appris à apprécier ces passages évoquant la guerre contre les troupes de Napoléon III. Au début, ils me semblaient arides à lire et peu passionnant. Cependant, petit à petit, j’y ai vu de l’intérêt. L’armée est aussi un lieu de parade. Ils sont beaucoup plus présents dans le deuxième tome (de la version Folio).

Ce deuxième tome possède quelques chapitres captivants. Tolstoï livre ses réflexions autour de l’Histoire, sur la manière de l’écrire, comment elle peut être interprétée différemment d’un pays à l’autre. Je comprends parfaitement que cet aspect de l’ouvrage peut paraître un peu fastidieux à la lecture. C’est très philosophique, mais ça s’intègre parfaitement dans cette fresque historique et sociale. En effet, ses observations touchent également à ceux qui font l’Histoire, les grandes gens comme les petites. J’ai aimé cette fin (plus que celle d’Anna Karénine d’ailleurs), car il écrit sur un sujet passionnant.

Pour en revenir aux différents personnages, Tolstoï nous en dévoile un certain nombre. Caractéristique de la littérature russe, on m’avait donné une fois comme conseil de commencer la lecture avec une petite fiche personnage, qui peut facilement se trouver sur Internet. Cela aide vraiment au début et je ne peux que recommander cette technique. Après, une fois dans l’intrigue, il est aisé de s’en passer.

Guerre & Paix est l’histoire de trois familles : les Rostov, avec notamment la charmante Natacha, les Bolkony et les Bézoukhov. Je me suis rendue compte, en relisant plusieurs fois Anna Karénine, qu’à chaque fois, un autre aspect et un autre personnage du roman avaient mon attention et ma préférence. Les oeuvres de Tolstoï sont foisonnantes, les personnages sont variés, tout comme leur motivation, leurs destins. Ils représentent parfois une qualité, une valeur ou un défaut. Si Pierre Bézhoukov représente la paresse et l’indolence, la princesse Marie serait l’abnégation, quitte à s’oublier. Cette dernière a été un des personnages que j’ai préféré et que je retiens de cette première lecture. Elle m’a touchée par l’austérité de sa vie, le peu de reconnaissance qu’elle a de son père alors qu’elle sacrifie sa vie pour lui. Elle est l’antagonisme de Natacha Rostov, frivole et insouciante. Elle a toutefois une évolution intéressante, tout au long des quasiment deux mille pages de cette fresque. Je me suis moins penchée sur les personnages masculins, je l’avoue. À part Pierre Bézhoukov qui m’a marqué, mais dans un sens très positif, les autres ne m’ont pas laissé un souvenir impérissable.

Guerre & Paix faisait partie des classiques de la littérature russe qui m’effrayait les lus, mais que j’ai adoré et dévoré au final. C’est un roman passionnant, qui se lit aisément. Tolstoï est définitivement un de mes auteurs fétiches et il me reste encore de ses écrits à découvrir, et ce pour mon plus grand bonheur. C’est une lecture que je ne peux que recommander. Il y a tellement de choses à évoquer autour de cette oeuvre sur des aspects très différents. Le tout est servi par une plume incroyable.

10 réflexions sur “Léon Tolstoï • Guerre & Paix (1863)

  1. Ton avis donne vraiment envie de découvrir ce classique. Le problème c’est que j’attendais énormément de cet auteur et que je n’ai pas apprécié plus que cela Anna Karenine.
    Je pense attendre avant de retenter la littérature russe.

    J'aime

    • Si tu n’as pas apprécié plus que cela Anna Karénine, tu risques d’avoir pas mal de difficultés avec celui-ci. Il est encore plus dense et il faut vraiment s’aligner les deux tomes à la suite pour ne pas oublier les événements, les personnages…

      Aimé par 1 personne

  2. J’étais comme toi : hyper intimidée avant de le lire.C’était l’adaptation de la BBC qui m’avait motivé à lire enfin Guerre et Paix. Et finalement bonne surprise ! C’est très facile de rentrer dedans au début. D’accord, certains passages sur la guerre sont parfois un peu longs, mais rien d’insurmontable. Il y a même parfois un humour acide à l’égard de ses contemporains qui rappelle un peu Jane Austen je trouve.

    Aimé par 1 personne

    • Je n’ai toujours pas vu cette adaptation, mais j’aimerai beaucoup.

      Les passages sur la guerre sont longs au début, mais après, quand on commence à y voir de l’intérêt pour l’histoire, le message de l’auteur, ils deviennent intéressant. Il n’est pas très tendre avec ses contemporains, c’est sûr. Jane Austen est une auteur que je connais très mal, à mon grand désarroi, mais sur laquelle il faudrait que je me penche.

      Aimé par 1 personne

  3. Tolstoï est un auteur que je souhaite découvrir 🙂 J’avais déjà eu l’occasion de voir une adaptation tv de Guerre et paix il y a deux ou trois ans et j’avais beaucoup aimé l’intrigue ! Mais le livre m’a quand même l’air difficile à lire et c’est pour cette raison que je n’ai pas encore sauté le pas… D’ailleurs en regardant sur ton blog j’ai vu que tu avais aussi lu Anna Karénine (livre qui m’intéresse aussi énormément, si ce n’est plus). Tu me conseillerais lequel des deux (entre Guerre et paix et Anna Karénine) pour commencer ?

    J'aime

  4. […] Un autre auteur spécialisé dans les chroniques familiales, Léon Tolstoï. Dans ce récit, il s’intéresse à plusieurs familles de l’aristocratie russe. Il montre les relations au sein d’une même famille et celles qu’elles entretiennent entre elles. C’est une très bonne lecture que je recommande. Mon avis est disponible sur le blog. [lien] […]

    J'aime

Votre commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l’aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s