Vassili Axionov • La saga moscovite I (1992)

À travers les destinées des Gradov, grands médecins, grands militaires, et celles des petites gens qui les entourent, c’est toute la Russie qui respire… comme elle peut, en l’une des périodes les plus dramatiques qu’elle ait connues : 1924-1953, dates du «règne» de Staline. Les Gradov sont des personnages bien romanesques, pris dans une vie quotidienne faite d’ambition, de dévouement, de contradictions, de passions, de rires. Les véritables sagas modernes sont, dans la littérature universelle, rarissimes. Celle-ci mérite bien son nom tant l’horizon qu’elle embrasse est vaste, tant sa phrase est exubérante et précise, tant ses personnages et leur fortune sont attachants. Telle est la magie d’un grand écrivain.

La première raison qui a présidé à l’organisation du mois russe qui arrive en décembre a été de découvrir la littérature du pays. Au moment où cette idée a germé, je n’avais lu qu’Anna Karénine de Léon Tolstoï… Autant dire que je n’étais pas une grande spécialiste de la littérature russe et j’en ai lu quelques uns depuis et c’est un style de lecture que j’apprécie de plus en plus.

Pour m’initier à la littérature contemporaine, j’ai suivi les recommandations d’H. qui organise ce mois dédié à la Russie avec moi. Il m’a parlé en des termes très élogieux de cette fresque familiale qui raconte l’histoire sur trois générations des Gradov. Le premier tome est impressionnant, il comporte plus de mille pages et les deux premiers romans de La saga moscovite. C’est à dire La génération d’hiver et Guerre & Prisons, magnifique clin d’oeil à Guerre & Paix qui est souvent cité par l’auteur (une prochaine lecture ?). J’y suis allée un peu à reculons devant ce pavé. J’avais quelques préjugés tenaces sur la littérature russe, notamment sur son côté indigeste, la multitude des personnages et leurs différentes manières d’être nommés… Cependant, le côté saga familiale est un premier argument en sa faveur, le contexte historique un deuxième. Pour ce premier tome, l’intrigue se déroule de la montée de Staline au pouvoir jusqu’à la fin de la Seconde Guerre mondiale.

Comment Vassily Axionov m’a réconcilié avec la littérature russe ?

Il m’a certes fallu près de deux semaines pour venir à bout de cette petite brique, mais je m’y remettais chaque soir avec plaisir et pour mon plus grand bonheur. Dès les premières pages Axionov m’a happé dans la vie de cette famille moscovite qui tente tant bien que mal à garder son unité, leur famille intacte malgré l’histoire mouvementée de la Russie durant la majorité du XX siècle. Les Gradov sont une première raison de mon coup de coeur absolu pour ce premier tome. Ils se composent d’une première génération, Boris et Marie, de leurs enfants ensuite – Nikita, Kirill et Nina-, des conjoints et des enfants de ces derniers.

Aux premiers abords, cela semble faire beaucoup de personnages et ma première pensée a été de me dire que je ne m’en sortirai jamais, sachant qu’il faut rajouter également les personnages secondaires de l’intrigue. En réalité, les différents membres de la famille Gradov sont facilement reconnaissables et identifiables du fait de leur caractère diamétralement opposés et des chemins divers qu’ils prennent. Les liens et connexions avec les autres cercles se font aussi très vite et de manière très claire. Pour la famille, malgré leurs profils très variés, Axionov arrive à les rendre tous sympathiques aux yeux du lecteur. Rapidement, un lien s’est créé, car j’ai l’impression de faire partie de la famille ou de l’observer, comme un petit animal à la fenêtre, sentiment qui est renforcé par certains procédés narratifs mis en place par l’auteur et que j’évoquerai plus tard. J’ai véritablement vécu cette lecture au rythme de la famille Gradov. J’ai partagé leurs peines, leurs joies, leurs peurs d’être réveillés la nuit par la Tchéka… L’auteur m’a passionné du début à la fin.

Ce premier tome s’intéresse surtout à Nikita et Nina. Cette dernière permet de croiser certaines figures de la vie culturelle de l’époque, qu’ils soient auteurs, poètes ou peintres comme Pevsner. Je pense que le prochain tome mettra l’accent sur le deuxième frère, Kirill Gradov qui est relativement effacé de ce premier opus. Les dernières pages le réintroduisent et je suis à deux doigts de me jeter sur cette suite pour connaître le dénouement de La saga moscovite. 

L’intrigue qui se développe sur un peu plus de mille pages est prenante et je ne pensais pas du tout à me retrouver un peu trop souvent à une heure du matin avec le livre encore entre les mains et, pourtant, j’ai souvent été incapable de le mettre de côté. Mes pensées y revenaient tout le temps. Vassili Axionov maîtrise le suspens d’une main de maître, sans avoir recours à des cliffhangers racoleurs pour que le lecteur continue. Je n’ai jamais eu à me forcer une seule seconde pour engloutir des pages et des pages. Il donne toujours envie d’en savoir plus. Souvent, je pressentais qu’un drame allait survenir par des changements d’ambiance, des indices. Comment, dans ces cas, poser le livre ne serait-ce qu’une minute ? Absurde et impensable !

Il faut aussi dire qu’Axionov mêle brillamment l’histoire et le destin des Gradov, personnages totalement fictifs, avec la grande Histoire. Je l’ai rapidement évoqué quand je parlai de Nina qui nous fait croiser des grands noms de la scène artistique et culturelle russe. Cependant, elle n’est pas la seule. Nikita et Boris nous font rencontrer Staline, Joukhov, Lavrenti Béria… J’adore quand la réalité historique et la fonction se mêlent si parfaitement que je ne sais plus vraiment dire là où l’une commence et l’autre finit. Même en sachant que les Gradov n’ont pas réellement existé, il est impossible de ne pas les prendre comme étant réels. Ils sont aussi tellement humains avec leurs sentiments, leurs craintes, leurs défauts et leurs erreurs.

De plus, le contexte historique est parfaitement posé, donnant l’impression aux lecteurs d’y être. Les descriptions de l’auteur sur la ville de Moscou m’ont donné envie de m’y rendre juste après avoir terminé le roman. Je rêve de pouvoir visiter la Russie un jour et j’ai presque eu le sentiment d’y être pendant quelques pages, d’avoir fait un bon dans le temps également. L’ambiance est retranscrite à la perfection.

La plume d’Axionov est incroyable et d’une beauté à couper le souffle. Il y a des passages très surprenants dans ce roman, inattendu serait aussi un bon qualificatif. Il y a des moments où l’auteur reprends des passages de la presse internationale et soviétique. C’est à la fois intéressant et perturbant, car je ne comprenais pas toujours les choix de l’auteur. À d’autres chapitres, le lecteur se glisse dans le corps d’un petit animal et c’est son point de vue. Il vient proposer un changement dans la narration qui me semblait intéressant. Ils étaient des grandes figures de l’histoire de la Russie comme Catherine de Russie. Ils permettent d’apporter une autre réflexion sur les événements en cours. Il y a de longs paragraphes qui sont renversants de beauté et de signification. La plume d’Axionov est probablement l’une des plus belles que j’ai pu lire.

M’envoler pour toujours et mourir au loin, songea-t-elle avec force. Quelques mois plus tard, elle avait traversé l’Europe en guerre et venait de se poser sur les tuiles d’un toit, près de la fenêtre d’une mansarde par laquelle on apercevait un homme chauve en maillot de marin. Elle examina de plus près la pente des toits et pleura de les reconnaître. Cependant, le chauve à l’oeil perçant l’avait, d’un seul trait de crayon, portée dans son album, avec son plumage hérissé.

Encore quelques années et ce dessin deviendrait le symbole de paix dont les profiteurs de la guerre froide devaient assez joliment faire leur beurre.

Vassili Axionov, La saga moscovite I, p.697 (Folio).

La saga moscovite est un énorme coup de coeur et j’ai bien fait de suivre les recommandations d’H. pour ce roman (merci !). J’ai adoré chaque aspect de ce livre et, heureusement, il me reste encore le deuxième et dernier tome à lire pour prolonger cette merveilleuse expérience. Il faut lire Axionov. Il m’a définitivement réconcilié avec la littérature russe, en explosant tous les préjugés que j’avais pu avoir au passage.

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BlacKkKlansman (2018)

Au début des années 70, au plus fort de la lutte pour les droits civiques, plusieurs émeutes raciales éclatent dans les grandes villes des États-Unis. Ron Stallworth devient le premier officier Noir américain du Colorado Springs Police Department, mais son arrivée est accueillie avec scepticisme, voire avec une franche hostilité, par les agents les moins gradés du commissariat. Prenant son courage à deux mains, Stallworth va tenter de faire bouger les lignes et, peut-être, de laisser une trace dans l’histoire. Il se fixe alors une mission des plus périlleuses : infiltrer le Ku Klux Klan pour en dénoncer les exactions.

Durée : 2 heures 08 minutes

Un film de : Spike Lee

Avec : John David Washington ; Adam Driver ; Topher Grace…

Ce film de Spike Lee, inspiré par une histoire vraie, est un des films que j’attendais avec le plus d’impatience pour plusieurs raisons. Je suis toujours friande de films basés sur des faits réels et plus encore par les bio pics. Le thème du racisme et du Ku Klux Klan est aussi un aspect qui me semblait intéressant et j’avais très envie de voir comment le réalisateur allait l’exploiter. Ce sujet est au coeur de l’actualité et de nombreux films sortent en réponse du mouvement « Black Lives Matter » et de la recrudescence du racisme aux États-Unis. Il y a eu Détroit, par exemple et, en 2019, sortira The Hate U Give, inspiré du roman du même nom.

Avant d’entrer au coeur du sujet, quelques considérations sur le casting et plus particulièrement sur les deux têtes d’affiche. Premièrement, un fils de… qui fait son entrée dans le monde du cinéma et elle est plutôt fracassante. J’ai nommé John David Washington, fils de Denzel Washington. Il est incroyable d’un bout à l’autre où il démontre un grand talent. Il a parfaitement su montrer les conflits de son personnage, de sa volonté de tout faire pour infiltrer le Ku Klux Klan, tout en devant jongler avec le racisme quotidien… Il irradie à l’écran et ce rôle semblait fait pour lui. Il était Ron Stallworth. Le deuxième acteur est Adam Driver. J’ai longtemps eu une relation compliquée avec cet acteur et j’ai mis du temps à l’apprécier, même si, parfois, il m’insupporte encore. Moins qu’avant, je lui trouve quelques mérites. J’ai tendance à penser qu’il en fait un peu trop dans son jeu, au risque de perdre en crédibilité. Dans Girls, il était insupportable (mais, au final, tous les acteurs de cette série étaient ainsi). Je me suis un peu réconciliée avec lui dans le premier Star Wars, The force awakens. Dans The Last Jedi, je n’ai pas toujours été convaincue par son jeu. J’avais un peu dans BlacKkKlansman. En fait, il est plus que parfait dans le rôle de Flip Zimmerman. Son jeu est fin, subtil et son personnage est l’un des plus attachants du film. Il n’en rajoute pas, avec une belle présence à l’écran. Les deux formes en bon duo, sans se faire de l’ombre.

Ce film, l’adaptation du livre de Ron Stallworth sur son infiltration durant sept mois du Ku Klux Klan, est percutant. Certaines scènes restent gravées dans les mémoires et la réalisation a été absolument parfaite, servant à merveille le propos de Spike Lee. Si je dois en retenir une seule, je dirai le moment où les membres du Ku Klux Klan regardent un film pendant que l’association étudiante de Patrice reçoit un intervenant qui raconte l’assassinat d’un jeune afro-américain, Jesse Washington. Crime raciste et qui répond justement au film que les suprématistes blancs sont en train de regarder. Ces deux moments qui s’alternent m’ont mis mal à l’aise, tout en étant une immense claque et prise de conscience. Pour moi, ce fut une des scènes les plus puissantes du film.

Par ailleurs, j’ai aimé la manière dont le sujet est traité. La bande-annonce laissait présager des moments d’humour. Ils sont parfois des touches bienvenues, car le film est, de temps à autre, oppressant. Comme je l’ai dit, j’ai quelques fois été mal à l’aise, à dessein. Le réalisateur associe la violence des gestes à la violence des paroles et certains discours tenus peuvent marquer. Les mots choisis sont violents et plein de haine. Pourtant, tout est bien balancé, l’humour, la violence… BlacKkKlansman remue parfois le spectateur. Nous pouvons dire que de tels discours ne passent plus aujourd’hui. Vraiment ?

C’est là que la fin du film vient tout mettre en perspective. Elle est totalement inattendue et je pensais pas que le réalisateur terminerait son film ainsi. Pourtant, c’est totalement logique et je ne peux pas imaginer une qui soit meilleure, car elle donne une toute autre portée au film en l’inscrivant dans l’actualité. Rien ou presque n’a changé depuis les années 1970. Et les images de Charlottebourg et des événements qui sont survenus après le démontrent bien. Ce discours de haine et d’intolérance est toujours présent et il continue à séduire. Il était essentiel de le rappeler. Cela renforce le côté glaçant et la prise de conscience du spectateur, tout en constituant la claque finale.

BlacKkKlansman a été un énorme coup de coeur dont j’ai adoré tous les aspects : la manière de raconter l’histoire, la réalisation, la musique, les acteurs… Ce fut brillant et ce Grand Prix au Festival de Cannes est largement mérité. Il est clairement un des films à voir cette année.

East West Street (2016) > Philippe Sands

A uniquely personal exploration of the origins of international law, centring on the Nuremberg Trials, the city of Lviv and a secret family history. When he receives an invitation to deliver a lecture in the Ukrainian city of Lviv, international lawyer Philippe Sands begins a journey on the trail of his family’s secret history. In doing so, he uncovers an astonishing series of coincidences that lead him halfway across the world, to the origins of international law at the Nuremberg trial. Interweaving the stories of the two Nuremberg prosecutors (Hersch Lauterpacht and Rafael Lemkin) who invented the crimes or genocide and crimes against humanity, the Nazi governor responsible for the murder of thousands in and around Lviv (Hans Frank), and incredible acts of wartime bravery, East West Street is an unforgettable blend of memoir and historical detective story, and a powerful meditation on the way memory, crime and guilt leave scars across generations.

Largement récompensé à l’étranger comme en France avec le prix Médicis, East West Street a été l’essai de 2017. Philippe Sands y retrace sa quête des origines de sa famille à Lemberg. Il s’intéresse également à deux théoriciens du droit qui ont aussi vécu dans cette ville. Nous leur devons les notions de crimes contre l’humanité (contre des individus) et génocide (contre un groupe spécifiquement identifié).

De nombreux sujets sont évoqués avec pour lien la ville de Lemberg. De ce point de vue, j’ai pu me rendre compte du talent de l’auteur. Il parle autant de droit (tout en restant très accessibles pour les non-juristes, aucune base n’est requise pour comprendre et apprécier l’essai), d’histoires familiales que de la grande Histoire, de philosophie, de son expérience intime… Pourtant, il ne pars jamais dans tous les sens et reste très cohérent. Le lecteur saisit rapidement le cheminement de la pensée de Philippe Sands et la manière dont l’ouvrage est construit. Et puis, quand c’est aussi bien écrit, la lecture devient un vrai régal.

Je ne saurai dire quel aspect du livre j’ai apprécié le plus, car East West Street forme un tout où chaque aspect s’imbrique dans un autre. Il rend compte de sa quête de réponses du passé de sa famille avec beaucoup d’humilité, ne cachant rien des petits éléments qu’il a trouvé, des déceptions parfois de ne pas pouvoir aller plus loin, de ne pas avoir toutes les réponses. Il a partagé cette expérience avec ses enfants. Quant aux aspects plus juridiques ou théoriques de l’essai, j’ai trouvé que les questions qu’il s’est posé intéressantes et pertinentes. Quelle coïncidence extraordinaire que les deux hommes qui ont théorisé les deux notions les plus importantes du droit pénal international ont vécu dans la même ville, ont fait leurs études dans la même université. Pourtant, les deux notions présentent des différences, des conceptions opposées. Qu’est-ce qui peut expliquer cet état de fait ? Comment ont-elles émergé et font depuis foi ?

East West Street : On the origins of genocide and crimes against humanity, pour le titre complet est un essai qui m’a plus sous bien des aspects : les thèmes abordés et il est brillamment écrit avec un style très fluide et qui transmet très bien les émotions de l’auteur. C’est un ouvrage que je retiens et que j’envisage de relire et feuilleter sans souci. Rares sont les essais que je peux ressortir de ma bibliothèque et relire certains passages.

Les ombres de Katyn (2013) } Philip Kerr

Mars 1943. Le Reich vient de perdre Stalingrad. Pour Joseph Goebbels, il faut absolument redonner le moral à l’armée allemande et porter un coup aux Alliés. Or sur le territoire soviétique, près de la frontière biélorusse, à Smolensk, ville occupée par les Allemands depuis 1941, la rumeur enfle. Des milliers de soldats polonais auraient été assassinés et enterrés dans des fosses communes. L’armée Rouge serait responsable de ce massacre. Goebbels, qui voit là l’occasion de discréditer les Russes et d’affaiblir les Alliés, décide l’ouverture d’une enquête. Le capitaine Bernie Gunther du Bureau des crimes de guerre, organisme réputé antinazi, est la personne idéale pour accomplir cette délicate mission.

Philip Kerr frappe fort avec ce neuvième tome des aventures de Bernie Gunther. Il s’inspire une nouvelle fois d’un fait historique avéré, le massacre de Katyn où plusieurs milliers de Polonais ont été abattus par les Russes. Malgré l’intérêt que je porte depuis de nombreuses années à la Seconde Guerre mondiale et aux régimes totalitaires, je n’ai jamais eu connaissance de ces charniers. En faisant quelques recherches, j’ai vite compris pourquoi. Il existe encore un certain tabou autour de ce qui s’est passé dans la Forêt de Katyn, près de Smolensk.

Je referme ce roman avec l’impression d’en avoir appris beaucoup sur l’Histoire. Philip Kerr a encore une fois pleinement documenté son livre et il y a beaucoup de choses vraies dans Les ombres de Katyn, notamment ce que Goebbels a voulu en tirer pour sa propagande. L’auteur a un vrai don pour connecter son intrigue policière, oeuvre de fiction, et la grande Histoire. Il nous fait croiser un certain nombre d’aristocrates prussiens qui complotent contre Hitler. À ce propos, ce livre m’a fait penser à un film que j’ai vu il y a quelques années et qui aurait été la suite logique de ce qui se déroule dans le fond, Walkyrie de Kenneth Branagh. Le petit mot de l’auteur à la fin m’a donné raison. J’adore la manière dont des petits détails ouvrent sur des événements plus grands. Le tout est parfaitement bien écrit et ficelé.

Malgré plus de six cent pages, ce neuvième tome est un véritable page-turner, parfaitement maîtrisé d’un bout à l’autre. Philip Kerr sait doser son suspens. À chaque chapitre terminé, je devais en commencer un autre. Les ombres de Katyn a presque été trop vite lu et j’en redemande encore. Bernie Gunther reste un de mes personnages littéraires préférés. J’adore son humour, son cynisme. À Smolensk, il rencontre un aristocrate, von Gersdorff, qui lui a fait un peu de l’ombre de ce point. Certains de leurs échanges ont été plus que savoureux, des petits bijoux à lire. Je ne me lasse pas des romans de cet auteur anglais, parti trop tôt. Il a toujours su se renouveler.

En effet, cette série est une des rares que je suis jusqu’au bout. Même au neuvième tome, je n’ai jamais pensé que l’auteur cédait à la facilité  ou que chaque livre se ressemblait. Les ombres de Katyn est un coup de coeur absolu et sûrement un de mes préférés de la série. Il me reste encore quelques tomes à découvrir.

the princess saves herself in this one & the witch doesn’t burn in this one // Amanda Lovelace

« Ah, life- the thing that happens to us while we’re off somewhere else blowing on dandelions & wishing ourselves into the pages of our favorite fairy tales. » A poetry collection divided into four different parts: the princess, the damsel, the queen, & you. the princess, the damsel, & the queen piece together the life of the author in three stages, while you serves as a note to the reader & all of humankind. Explores life & all of its love, loss, grief, healing, empowerment, & inspirations.

La poésie contemporaine ne cesse de m’étonner. En 2017, je découvrais la plume de Rupi Kaur à travers ses deux recueils, Milk & Honey et The Sun & her Flowers. J’ai adoré son style qui s’affranchit des règles de grammaire et de ponctuation, des thèmes qu’elle aborde. En 2018, je me suis promis de découvrir plus d’auteurs dans ce genre, notamment Amanda Lovelace dont les ouvrages m’ont intrigué par leurs titres et la sobriété des couvertures.

Elle est dans la lignée de Rupi Kaur. C’est donc sans surprise que ces deux recueils, the princess saves herself in this one et the witch doesn’t burn in this one, sont des coups de coeur. J’attends avec impatience la sortie du troisième, the mermaid’s Voice returns in this one. Elle a écrit une autre série de poésie, Things that haut. Je suis très sensible à ce type d’écriture, très moderne. L’abandon de toutes les règles d’écriture classique ne me dérange définitivement pas. Il y a un côté authentique et sincère. J’ai le sentiment d’avoir accès aux pensées intimes de l’auteur, de les partager quand elles lui viennent. Ce sont des émotions brutes, sans filtre. Je n’ai pas à deviner ce qu’elle essaie de me dire. Je partage une proximité avec l’auteur le temps de quelques pages. Je trouve ce style d’écriture dynamique également, certaines phrases peuvent avoir des sens totalement différents selon la manière dont elles sont lues.

Quant aux thèmes abordés, elle en évoque plusieurs qui m’ont profondément touché. Ils ont fait écho à ce que je peux ressentir ou à ce que j’ai pu vivre une fois dans ma vie. La poésie contemporaine parle de nos craintes et de nos vies. C’est une des raisons pour laquelle je me tourne très facilement vers ce type d’ouvrages en poésie. Elle parle des relations conflictuelles qu’elle a pu avoir avec sa mère, par exemple.

i am sorry

I wasn’t the daughter

you had in mind

I only ever wanter to make you proud

Elle évoque aussi le dégoût que son corps lui a inspiré. Ce sont aussi des poèmes très engagés, notamment dans le mouvement féministe, en rappelant que les femmes sont capables de réaliser de grandes choses, de dépasser leurs limites.

the princess

locked herself away

in the highest tower

hoping a knight

in shining armor

would come to her

rescue

I didn’t realize I could be my own knight

Les relations amoureuses tiennent également une place importante dans les deux recueils d’Amanda Lovelace. Elle évoque indifféremment la rupture, le rapport à l’autre, les sentiments, les blessures, les joies et les peines.

L’auteur a su me toucher au fil de ses poèmes. Je garde une petite préférence pour le premier livre, car il a l’attrait de la découverte. Elle peut sembler proche de Rupi Kaur sur certains aspects et s’en éloigner sur d’autres. Elles n’abordent pas toujours les mêmes sujets, ni de la même manière.

The Romanovs (2016) > Simon Sebag-Montefiore

The Romanovs were the most successful dynasty of modern times, ruling a sixth of the world’s surface for three centuries. How did one family turn a war-ruined principality into the world’s greatest empire? And how did they lose it all? This is the intimate story of twenty tsars and tsarinas, some touched by genius, some by madness, but all inspired by holy autocracy and imperial ambition. Simon Sebag Montefiore’s gripping chronicle reveals their secret world of unlimited power and ruthless empire-building, overshadowed by palace conspiracy, family rivalries, sexual decadence and wild extravagance, with a global cast of adventurers, courtesans, revolutionaries and poets, from Ivan the Terrible to Tolstoy and Pushkin, to Bismarck, Lincoln, Queen Victoria and Lenin.

Quasiment 700 pages sur l’histoire de la dynastie des Romanov, écrit en tout petit et en anglais… Pas facile de se lancer ! La famille impériale russe continue de fasciner, en témoigne cet imposant pavé de l’historien anglais Simon Sebag-Montefiore. Pour ma part, j’ai depuis longtemps un intérêt prononcé pour cette famille qui est restée de longues années au pouvoir, avant de connaître une fin tragique dont nous fêtons aujourd’hui même les cent ans. Jusqu’à présent, j’ai surtout lu des romans, mais jamais d’essais à proprement parler sur ce sujet. C’est désormais chose faite en venant à bout de cette petite brique.

Qui n’a pas été si terrible que ça, en définitif. Les je-ne-sais combien de pages et la taille de la police de caractère pour l’édition W&N ne m’ont pas abattu, car Simon Sebag-Montefiore sait intéresser le lecteur. De mes années d’études, j’ai pu remarquer une grande différence entre les essais historiques français et ceux écrits par des Anglo-Saxons. En France, les auteurs sont très sérieux dans leur ton, n’hésitant pas à faire de très longues phrases. Les Anglo-Saxons, en revanche, n’ont pas peur de rendre leurs écrits un peu plus vivants, avec parfois des touches d’humour. Ils donnent l’impression de moins se prendre au sérieux, tout en proposant des écrits largement documentés et scientifiques. Ils restent plus agréables à lire. The Romanovs raconte leur histoire, depuis leur avènement jusqu’à leur chute dans un style presque cinématographique, avec des petits suspens judicieusement aménagés. J’ai toujours eu envie d’en savoir plus et, au final, je me suis retrouvée à lire cinquante, cent pages, sans m’en rendre compte.

La mise en page a beaucoup joué, également. Le livre est divisé en acte et, au début, les principaux « acteurs » sont donnés avec un rappel de qui est la fille ou le fils de qui, les ministres, les alliances… Cela permet à chaque fois de replacer la multitude des personnes historiques qui gravitent autour des Romanov et la famille en elle-même. Un autre point tient aussi aux petites annexes, composées des portraits des principaux protagonistes, permettant de fixer plus facilement certains d’entre eux. Au final, même la manière dont le livre est construit participe au fait qu’il se lise facilement. Je ne dis pas rapidement, car il reste dense.

Et passionnant. Simon Sebag-Montefiore couvre toute la période des Romanov, de leur règne, en évoquant tous les tsars, des plus connus au moins connus. Il déconstruit certains mythes, aussi, en montrant leurs travers, leurs faiblesses, leurs passions… Il y a une certaine dimension psychologique dans cet essai qui permet de mieux comprendre les agissements des uns et des autres, les tensions et les complots politiques… Pour ma part, j’ai vraiment trouvé cet ouvrage très complet et l’auteur va réellement au fond des choses. Il exprime très simplement les enjeux politiques, les forces en présence, la géo-politique de l’empire russe… C’est un ouvrage qui, en définitif, reste accessible. Je ne suis pas forcément au point sur l’histoire de l’Europe, mais je n’ai eu aucun mal à suivre la chronologie, les principaux événements…

The Romanovs de Simon Sebag-Montefiore peut devenir un incontournable pour les passionnées de la famille impériale russe. Il est complet, brillamment écrit et il ne s’arrête pas uniquement à leur chute, comme bien souvent. Des différents essais historiques que j’ai pu lire cette année, il fait définitivement partie de mes recommandations.

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Nord et Sud (1855) » Elizabeth Gaskell

C’est le choc de deux Angleterre que le roman nous invite à découvrir : le Sud, paisible, rural et conservateur, et le Nord, industriel, énergique et âpre. Entre les deux, la figure de l’héroïne, la jeune et belle Margaret Hale. Après un long séjour à Londres chez sa tante, elle regagne le presbytère familial dans un village du sud de l’Angleterre. Peu après son retour, son père renonce à l’Eglise et déracine sa famille pour s’installer dans une ville du Nord. Margaret va devoir s’adapter à une nouvelle vie en découvrant le monde industriel avec ses grèves, sa brutalité et sa cruauté. Sa conscience sociale s’éveille à travers les liens qu’elle tisse avec certains ouvriers des filatures locales, et les rapports difficiles qui l’opposent à leur patron, John Thornton.

J’ai toujours eu envie de tenter l’aventure de ce classique de la littérature victorienne. Il change des éternels Sherlock Holmes ou romans gothiques que je peux lire. Nord et Sud me rappelle plus les fresques sociales d’un Zola. L’intrigue se déroule principalement à Milton, ville industrielle du nord de l’Angleterre, et raconte l’histoire d’une famille du sud qui rencontre pour la première fois le monde ouvrier et patronal. Ce roman est un coup de coeur inattendu.

De nombreux aspects variés de cet ouvrage m’ont plu. Le premier tient à la traduction française qui n’est pas si mauvaise. Elle respecte relativement bien le style de l’époque, sans pour autant trop le moderniser. J’aurais préféré le lire en anglais pour réellement m’imprégner de la plume de l’auteur. Malheureusement, je ne l’avais qu’en français à ce moment. J’aime sa manière presque un brin trop lyrique, parfois dramatique, d’exprimer les sentiments. Ils font aussi le charme de ce roman. Tout comme les descriptions des lieux, des personnages et des différentes ambiances. Milton ne ressemble en rien à Helston, petite bourgade perdue dans la campagne anglaise. Durant ma lecture, je me suis souvent imaginée aux côtés de Margaret Hale durant ses visites ou promenades. Il n’est pas difficile de voir l’histoire s’animer.

Margaret est également un personnage qui a su me plaire. J’ai eu peu de devoir entreprendre cette aventure avec une jeune femme frivole, qui voit sa position se dégrader peu à peu, ennuyeuse et plaintive. Or, elle est d’une autre trempe. Certes, son abnégation est exemplaire, elle ne se plaint jamais. Elle peut parfois paraître un peu trop lisse. Cependant, c’est une femme qui est aussi moderne pour son époque, qui n’hésite pas à donner son avis et à prendre position, à faire preuve d’indépendance. Sa relation avec Monsieur Thorton reste classique de cette littérature et je n’ai pas pu m’empêcher à penser à Elizabeth Bennett et Monsieur Darcy. Je me suis toutefois prise au jeu du chat et de la souris, même si l’issue en est connue d’avance.

Nord et Sud est surtout un beau portrait de la société industrielle du nord de l’Angleterre. Elizabeth Gaskell excelle dans la description sociale de son époque. En lisant ce roman, je me suis rendu compte que l’auteur connaît parfaitement le sujet. Par le biais de son personnage principal, Margaret Hale, elle aborde autant les conditions de vie des ouvriers et des patrons, des enjeux des grèves, de l’état du commerce, des contraintes qui pèsent sur les patrons autant que sur les employés… Il y a des passages très intéressants où les points de vue s’affrontent, où Monsieur Thornton rappelle aussi les obligations qui lui sont imposées. Si, au début, Margaret prend position pour un parti, elle prend rapidement conscience qu’il existe d’autres vérités. J’ai apprécié que l’auteur ne se fige pas dans une seule opinion, en diabolisant l’une ou l’autre des parties.

Les classiques de l’époque victorienne sont résolument ceux que je préfère. Il me reste encore un certain nombre d’auteurs à découvrir. Après ce coup de coeur pour Elizabeth Gaskell, je pense lire d’autres ouvrages de sa bibliographie. Je suis aussi curieuse de voir la mini-série de la BBC avec notamment Richard Armitage dans le rôle de John Thornton. Leurs adaptations sont très bonnes et ils savent faire des period dramas comme personne !