Vassili Axionov • La saga moscovite I (1992)

À travers les destinées des Gradov, grands médecins, grands militaires, et celles des petites gens qui les entourent, c’est toute la Russie qui respire… comme elle peut, en l’une des périodes les plus dramatiques qu’elle ait connues : 1924-1953, dates du «règne» de Staline. Les Gradov sont des personnages bien romanesques, pris dans une vie quotidienne faite d’ambition, de dévouement, de contradictions, de passions, de rires. Les véritables sagas modernes sont, dans la littérature universelle, rarissimes. Celle-ci mérite bien son nom tant l’horizon qu’elle embrasse est vaste, tant sa phrase est exubérante et précise, tant ses personnages et leur fortune sont attachants. Telle est la magie d’un grand écrivain.

La première raison qui a présidé à l’organisation du mois russe qui arrive en décembre a été de découvrir la littérature du pays. Au moment où cette idée a germé, je n’avais lu qu’Anna Karénine de Léon Tolstoï… Autant dire que je n’étais pas une grande spécialiste de la littérature russe et j’en ai lu quelques uns depuis et c’est un style de lecture que j’apprécie de plus en plus.

Pour m’initier à la littérature contemporaine, j’ai suivi les recommandations d’H. qui organise ce mois dédié à la Russie avec moi. Il m’a parlé en des termes très élogieux de cette fresque familiale qui raconte l’histoire sur trois générations des Gradov. Le premier tome est impressionnant, il comporte plus de mille pages et les deux premiers romans de La saga moscovite. C’est à dire La génération d’hiver et Guerre & Prisons, magnifique clin d’oeil à Guerre & Paix qui est souvent cité par l’auteur (une prochaine lecture ?). J’y suis allée un peu à reculons devant ce pavé. J’avais quelques préjugés tenaces sur la littérature russe, notamment sur son côté indigeste, la multitude des personnages et leurs différentes manières d’être nommés… Cependant, le côté saga familiale est un premier argument en sa faveur, le contexte historique un deuxième. Pour ce premier tome, l’intrigue se déroule de la montée de Staline au pouvoir jusqu’à la fin de la Seconde Guerre mondiale.

Comment Vassily Axionov m’a réconcilié avec la littérature russe ?

Il m’a certes fallu près de deux semaines pour venir à bout de cette petite brique, mais je m’y remettais chaque soir avec plaisir et pour mon plus grand bonheur. Dès les premières pages Axionov m’a happé dans la vie de cette famille moscovite qui tente tant bien que mal à garder son unité, leur famille intacte malgré l’histoire mouvementée de la Russie durant la majorité du XX siècle. Les Gradov sont une première raison de mon coup de coeur absolu pour ce premier tome. Ils se composent d’une première génération, Boris et Marie, de leurs enfants ensuite – Nikita, Kirill et Nina-, des conjoints et des enfants de ces derniers.

Aux premiers abords, cela semble faire beaucoup de personnages et ma première pensée a été de me dire que je ne m’en sortirai jamais, sachant qu’il faut rajouter également les personnages secondaires de l’intrigue. En réalité, les différents membres de la famille Gradov sont facilement reconnaissables et identifiables du fait de leur caractère diamétralement opposés et des chemins divers qu’ils prennent. Les liens et connexions avec les autres cercles se font aussi très vite et de manière très claire. Pour la famille, malgré leurs profils très variés, Axionov arrive à les rendre tous sympathiques aux yeux du lecteur. Rapidement, un lien s’est créé, car j’ai l’impression de faire partie de la famille ou de l’observer, comme un petit animal à la fenêtre, sentiment qui est renforcé par certains procédés narratifs mis en place par l’auteur et que j’évoquerai plus tard. J’ai véritablement vécu cette lecture au rythme de la famille Gradov. J’ai partagé leurs peines, leurs joies, leurs peurs d’être réveillés la nuit par la Tchéka… L’auteur m’a passionné du début à la fin.

Ce premier tome s’intéresse surtout à Nikita et Nina. Cette dernière permet de croiser certaines figures de la vie culturelle de l’époque, qu’ils soient auteurs, poètes ou peintres comme Pevsner. Je pense que le prochain tome mettra l’accent sur le deuxième frère, Kirill Gradov qui est relativement effacé de ce premier opus. Les dernières pages le réintroduisent et je suis à deux doigts de me jeter sur cette suite pour connaître le dénouement de La saga moscovite. 

L’intrigue qui se développe sur un peu plus de mille pages est prenante et je ne pensais pas du tout à me retrouver un peu trop souvent à une heure du matin avec le livre encore entre les mains et, pourtant, j’ai souvent été incapable de le mettre de côté. Mes pensées y revenaient tout le temps. Vassili Axionov maîtrise le suspens d’une main de maître, sans avoir recours à des cliffhangers racoleurs pour que le lecteur continue. Je n’ai jamais eu à me forcer une seule seconde pour engloutir des pages et des pages. Il donne toujours envie d’en savoir plus. Souvent, je pressentais qu’un drame allait survenir par des changements d’ambiance, des indices. Comment, dans ces cas, poser le livre ne serait-ce qu’une minute ? Absurde et impensable !

Il faut aussi dire qu’Axionov mêle brillamment l’histoire et le destin des Gradov, personnages totalement fictifs, avec la grande Histoire. Je l’ai rapidement évoqué quand je parlai de Nina qui nous fait croiser des grands noms de la scène artistique et culturelle russe. Cependant, elle n’est pas la seule. Nikita et Boris nous font rencontrer Staline, Joukhov, Lavrenti Béria… J’adore quand la réalité historique et la fonction se mêlent si parfaitement que je ne sais plus vraiment dire là où l’une commence et l’autre finit. Même en sachant que les Gradov n’ont pas réellement existé, il est impossible de ne pas les prendre comme étant réels. Ils sont aussi tellement humains avec leurs sentiments, leurs craintes, leurs défauts et leurs erreurs.

De plus, le contexte historique est parfaitement posé, donnant l’impression aux lecteurs d’y être. Les descriptions de l’auteur sur la ville de Moscou m’ont donné envie de m’y rendre juste après avoir terminé le roman. Je rêve de pouvoir visiter la Russie un jour et j’ai presque eu le sentiment d’y être pendant quelques pages, d’avoir fait un bon dans le temps également. L’ambiance est retranscrite à la perfection.

La plume d’Axionov est incroyable et d’une beauté à couper le souffle. Il y a des passages très surprenants dans ce roman, inattendu serait aussi un bon qualificatif. Il y a des moments où l’auteur reprends des passages de la presse internationale et soviétique. C’est à la fois intéressant et perturbant, car je ne comprenais pas toujours les choix de l’auteur. À d’autres chapitres, le lecteur se glisse dans le corps d’un petit animal et c’est son point de vue. Il vient proposer un changement dans la narration qui me semblait intéressant. Ils étaient des grandes figures de l’histoire de la Russie comme Catherine de Russie. Ils permettent d’apporter une autre réflexion sur les événements en cours. Il y a de longs paragraphes qui sont renversants de beauté et de signification. La plume d’Axionov est probablement l’une des plus belles que j’ai pu lire.

M’envoler pour toujours et mourir au loin, songea-t-elle avec force. Quelques mois plus tard, elle avait traversé l’Europe en guerre et venait de se poser sur les tuiles d’un toit, près de la fenêtre d’une mansarde par laquelle on apercevait un homme chauve en maillot de marin. Elle examina de plus près la pente des toits et pleura de les reconnaître. Cependant, le chauve à l’oeil perçant l’avait, d’un seul trait de crayon, portée dans son album, avec son plumage hérissé.

Encore quelques années et ce dessin deviendrait le symbole de paix dont les profiteurs de la guerre froide devaient assez joliment faire leur beurre.

Vassili Axionov, La saga moscovite I, p.697 (Folio).

La saga moscovite est un énorme coup de coeur et j’ai bien fait de suivre les recommandations d’H. pour ce roman (merci !). J’ai adoré chaque aspect de ce livre et, heureusement, il me reste encore le deuxième et dernier tome à lire pour prolonger cette merveilleuse expérience. Il faut lire Axionov. Il m’a définitivement réconcilié avec la littérature russe, en explosant tous les préjugés que j’avais pu avoir au passage.

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La Culture avec un grand A et du latte #5

Le bilan de septembre est plutôt léger comparé aux mois d’été. Avec un déménagement et la rentrée, je n’ai pas autant lu et vu de films que je l’aurai souhaité. En revanche, j’ai largement profité de mes quelques jours de vacances pour découvrir Montpellier. Il m’a fallu deux jours pour tomber sous le charme de cette ville.

De la ville, j’ai pu découvrir, lors des Journées européennes du patrimoine, l’impressionnante cathédrale Saint-Jean, l’ancienne faculté de médecine et la chapelle Sainte-Foy. J’ai aussi passé une après-midi au château de Bournazel pour un colloque autour de l’objet à la Renaissance. Le cadre est absolument sublime. J’ai aussi fait quelques expositions, qui, malheureusement, sont déjà finies. Il y a d’abord eu deux expositions photographiques : Un dictateur en images sur les photographies prises par Heinrich Hoffmann, photographe attitré d’Adolph Hitler de son ascension jusqu’à sa chute et Regards sur les ghettos, deuxième volet de l’exposition à glacer le sang. Il y a aussi eu une exposition Picasso : Donner à voir qui s’intéressait à quatorze moments clés de la carrière de l’artiste. J’ai pu voir quelques oeuvres que j’ai étudié comme Le verre d’absinthe et Nature morte à la chaise cannée.

Pour continuer cet état des lieux du mois de septembre, une petite vue de mes lectures. Durant une bonne partie du mois, j’ai été occupée par mon coup de coeur absolu, La saga moscovite I de Vassily Axionov dont la chronique arrivera dans quelques jours. Elle sera très longueÀ côté de ça, j’ai continué à avancer dans deux séries avec Le prédicateur de Camilla Läckberg et La Tétralogie des Origines, Le Marteau de Thor de Stéphane Przybylski (impossible à écrire). Deux très bonnes lectures et deux séries que je continue avec plaisir. Un petit essai historique aussi sur le thème des Romanov, je ne m’en lasse pas, avec La fin tragique des Romanov de Pierre Lorrain dont vous pouvez lire mon avis juste ici. Ma seule déception pour septembre concerne This is our story d’Ashley Elston. Le roman avait tout pour me plaire : un thriller psychologique avec une bonne idée de départ. Un groupe d’amis part à la chasse et, parmi eux, un ne revient pas.

J’ai tout de même vu quelques films. J’ai recommencé la saga Star Wars pour les avoir vu au moins tous une fois. Je n’ai jamais vu la toute première trilogie à être sortie, par exemple et je ne garde que de vagues souvenirs de la suivante. Cependant, je n’ai eu que deux coups de coeur. Le premier a été pour To all the boys I’ve loved before (2018). Je n’attendais rien de spécial avec ce film, sachant que je n’avais guère apprécié le roman. Ce fut une très bonne surprise. Pour une comédie romantique adolescente, je l’ai trouvé plutôt intelligente et crédible. Le deuxième coup de coeur a été BlacKkKlansman (2018). Je n’en dis pas plus, j’ai déjà publié mon avis.

Pierre Lorrain • La fin tragique des Romanov (2018)

Drame humain à l’intérieur d’un drame historique, tragédie gigogne à la manière matriochki de l’artisanat russe, l’assassinat des Romanov a suscité, tout au long de notre siècle, une abondante littérature où les légendes, confortées par la désinformation, alimentées par les imposteurs et les mythomanes, l’ont emporté en nombre sur les faits avérés. Quatre-vingt-sept ans plus tard, maintenant que les dépouilles mortelles des derniers Romanov trouvent enfin une sépulture définitive dans la forteresse Pierre-et-Paul de Saint-Pétersbourg, l’ouverture des archives soviétiques a permis de dissiper les voiles du mystère. Les mémoires et les écrits des geôliers et des membres du peloton d’exécution, les lettres et les journaux intimes du tsar, de l’impératrice et de leurs proches, les documents officiels de l’époque – lettres, télégrammes et rapports marqués du sceau du secret – nous racontent enfin l’histoire vraie de l’assassinat du dernier tsar et de ses proches. Une histoire plus riche, émouvante et fertile en rebondissements que le plus passionnant des romans.

Encore un ouvrage historique sur la famille impériale. Après le très complet et très documenté The Romanovs de l’historien anglais Simon Sebag-Montefiore, je m’intéresse désormais plus particulièrement à leur chute à travers La fin tragique des Romanov de Pierre Lorrain dont la dernière édition date d’avril 2018. Il prend en considération les dernières recherches et fouilles archéologiques. Je suis tombée dessus par hasard dans une librairie d’occasion et le sujet m’a tout de suite parlé, tout en ayant peur des redites par rapport à l’ouvrage de Sebag-Montefiore. Cependant, il y a d’autres partis pris et le style n’est pas forcément le même.

Pierre Lorrain met surtout l’accent autour de la figure du tsar Nicolas II en abordant toute sa vie, les faits qui ont marqué cette dernière, sa personnalité et son caractère comme l’assassinat de son grand-père. Il s’intéresse beaucoup à la relation qu’il entretien avec son épouse, l’impératrice Alexandra Fiodorovna. Le couple impérial est au centre de l’ouvrage, notamment par la manière dont elle s’impliquait dans la politique de la Russie, imposant ses choix et ses caprices à son mari et lui dispensant ses conseils. Des autres membres de la famille, seul Alexei, le tsarévitch, est évoqué longuement, mais souvent par rapport à sa maladie et l’impact qu’elle a sur le couple. L’impression qui se dégage, que l’auteur laisse est que la fin tragique des Romanov est surtout le fait de la mainmise d’Alexandra sur le pouvoir en premier lieu. Puis vient le comportement du tsar et de sa méconnaissance des volontés du peuple, du fait qu’il n’a pas eu envie de réformer l’empire.

Le communisme est évoqué, mais la montée de la Révolution semble surtout être la conséquence du comportement des souverains. Je l’ai perçu ainsi, comme la seule justification du communisme en Russie, mais non aussi l’évolution de la société. Il lie communisme et révolution avec la politique du tsar, la mainmise de l’impératrice sur son mari. J’ai trouvé cela un brin réducteur, car j’ai eu le sentiment que Pierre Lorrain ne met en avant qu’une seule raison qui a mené au pouvoir impérial et qui sert au mieux son propos. Cependant, c’est l’unique point qui m’a déçu. L’ouvrage reste passionnant à lire et j’ai été étonnée par la taille de la bibliographie de l’auteur. Elle est conséquente et permet de pouvoir aller plus loin.

Il y a aussi un recours aux archives et aux documents de cette époque qui ont été ouverts au fur et à mesure. Sur ce point, j’ai été impressionnée par la justification du déroulé de la dernière nuit des Romanov et c’est ce qui s’est passé immédiatement après par le biais des télégrammes envoyés, de la déduction de certaines réponses qui ne sont, malheureusement, pas gardées et qui savait quoi et quand dans les hautes sphères politiques. Il y a un véritable travail de recherches et de chronologie qui permet de replacer rapidement et facilement les événements et leurs suites logiques, sauf à un moment où il anticipe un peu trop en parlant de la mort de Raspoutine, qui réapparaît quelques pages après. Cela m’a un peu perdu dans la chronologie du coeur de l’ouvrage.

En revanche, La fin tragique des Romanov s’ouvre et se termine sur la dernière nuit et j’ai trouvé cette mise en miroir intéressante et elle forme un rappel, tout en montrant l’objectif de l’auteur. Le lecteur sait où il va. Plus encore, j’ai appris de nouvelles informations sur les derniers moments de la famille impériale russe. Pour donner un exemple, j’ignorais que les autorités politiques avaient annoncé uniquement la mort du tsar qui avait « essayé de s’échapper », mais que son épouse et leurs enfants étaient en sécurité, quand bien même ils avaient été assassinés en même temps que le tsar. C’est vraiment ce que j’attendais de cet ouvrage : apprendre de nouveaux aspects sur la fin tragique des Romanov, d’autant plus que j’ai lu plusieurs ouvrages sur ce sujet durant l’année. Il finit sur un aspect de cette tragédie qui déchaîné les passions, car leur fin a vu plusieurs mythes apparaître comme la survie d’une des filles de la famille impériale, Anastasia… Il fait un tour d’horizon des différentes histoires, tout en montrant en quoi elles ne peuvent pas être vraies. Pour ce faire, il met en avant les dernières découvertes archéologiques et les tests scientifiques récentes. Je ne m’attendais pas à cette dernière partie, mais ce fut une bonne surprise et un énorme point positif. C’est aussi de là que vient ma passion pour les Romanov depuis que je suis toute petite. Maintenant, je m’intéresse à la réalité derrière les mythes.

Et cet ouvrage de Pierre Lorrain y participe pleinement. Malgré quelques points d’ombre, La fin tragique des Romanov est un ouvrage qui m’a passionné et qui m’a apporté des connaissances nouvelles sur le sujet, tout en étant très accessible. Les explications données sont simples et claires. Ce sont autant d’éléments qui font que je recommande cet ouvrage et notamment la dernière édition qui est à jour. Le coup de coeur n’était pas loin.

East West Street (2016) > Philippe Sands

A uniquely personal exploration of the origins of international law, centring on the Nuremberg Trials, the city of Lviv and a secret family history. When he receives an invitation to deliver a lecture in the Ukrainian city of Lviv, international lawyer Philippe Sands begins a journey on the trail of his family’s secret history. In doing so, he uncovers an astonishing series of coincidences that lead him halfway across the world, to the origins of international law at the Nuremberg trial. Interweaving the stories of the two Nuremberg prosecutors (Hersch Lauterpacht and Rafael Lemkin) who invented the crimes or genocide and crimes against humanity, the Nazi governor responsible for the murder of thousands in and around Lviv (Hans Frank), and incredible acts of wartime bravery, East West Street is an unforgettable blend of memoir and historical detective story, and a powerful meditation on the way memory, crime and guilt leave scars across generations.

Largement récompensé à l’étranger comme en France avec le prix Médicis, East West Street a été l’essai de 2017. Philippe Sands y retrace sa quête des origines de sa famille à Lemberg. Il s’intéresse également à deux théoriciens du droit qui ont aussi vécu dans cette ville. Nous leur devons les notions de crimes contre l’humanité (contre des individus) et génocide (contre un groupe spécifiquement identifié).

De nombreux sujets sont évoqués avec pour lien la ville de Lemberg. De ce point de vue, j’ai pu me rendre compte du talent de l’auteur. Il parle autant de droit (tout en restant très accessibles pour les non-juristes, aucune base n’est requise pour comprendre et apprécier l’essai), d’histoires familiales que de la grande Histoire, de philosophie, de son expérience intime… Pourtant, il ne pars jamais dans tous les sens et reste très cohérent. Le lecteur saisit rapidement le cheminement de la pensée de Philippe Sands et la manière dont l’ouvrage est construit. Et puis, quand c’est aussi bien écrit, la lecture devient un vrai régal.

Je ne saurai dire quel aspect du livre j’ai apprécié le plus, car East West Street forme un tout où chaque aspect s’imbrique dans un autre. Il rend compte de sa quête de réponses du passé de sa famille avec beaucoup d’humilité, ne cachant rien des petits éléments qu’il a trouvé, des déceptions parfois de ne pas pouvoir aller plus loin, de ne pas avoir toutes les réponses. Il a partagé cette expérience avec ses enfants. Quant aux aspects plus juridiques ou théoriques de l’essai, j’ai trouvé que les questions qu’il s’est posé intéressantes et pertinentes. Quelle coïncidence extraordinaire que les deux hommes qui ont théorisé les deux notions les plus importantes du droit pénal international ont vécu dans la même ville, ont fait leurs études dans la même université. Pourtant, les deux notions présentent des différences, des conceptions opposées. Qu’est-ce qui peut expliquer cet état de fait ? Comment ont-elles émergé et font depuis foi ?

East West Street : On the origins of genocide and crimes against humanity, pour le titre complet est un essai qui m’a plus sous bien des aspects : les thèmes abordés et il est brillamment écrit avec un style très fluide et qui transmet très bien les émotions de l’auteur. C’est un ouvrage que je retiens et que j’envisage de relire et feuilleter sans souci. Rares sont les essais que je peux ressortir de ma bibliothèque et relire certains passages.

Les ombres de Katyn (2013) } Philip Kerr

Mars 1943. Le Reich vient de perdre Stalingrad. Pour Joseph Goebbels, il faut absolument redonner le moral à l’armée allemande et porter un coup aux Alliés. Or sur le territoire soviétique, près de la frontière biélorusse, à Smolensk, ville occupée par les Allemands depuis 1941, la rumeur enfle. Des milliers de soldats polonais auraient été assassinés et enterrés dans des fosses communes. L’armée Rouge serait responsable de ce massacre. Goebbels, qui voit là l’occasion de discréditer les Russes et d’affaiblir les Alliés, décide l’ouverture d’une enquête. Le capitaine Bernie Gunther du Bureau des crimes de guerre, organisme réputé antinazi, est la personne idéale pour accomplir cette délicate mission.

Philip Kerr frappe fort avec ce neuvième tome des aventures de Bernie Gunther. Il s’inspire une nouvelle fois d’un fait historique avéré, le massacre de Katyn où plusieurs milliers de Polonais ont été abattus par les Russes. Malgré l’intérêt que je porte depuis de nombreuses années à la Seconde Guerre mondiale et aux régimes totalitaires, je n’ai jamais eu connaissance de ces charniers. En faisant quelques recherches, j’ai vite compris pourquoi. Il existe encore un certain tabou autour de ce qui s’est passé dans la Forêt de Katyn, près de Smolensk.

Je referme ce roman avec l’impression d’en avoir appris beaucoup sur l’Histoire. Philip Kerr a encore une fois pleinement documenté son livre et il y a beaucoup de choses vraies dans Les ombres de Katyn, notamment ce que Goebbels a voulu en tirer pour sa propagande. L’auteur a un vrai don pour connecter son intrigue policière, oeuvre de fiction, et la grande Histoire. Il nous fait croiser un certain nombre d’aristocrates prussiens qui complotent contre Hitler. À ce propos, ce livre m’a fait penser à un film que j’ai vu il y a quelques années et qui aurait été la suite logique de ce qui se déroule dans le fond, Walkyrie de Kenneth Branagh. Le petit mot de l’auteur à la fin m’a donné raison. J’adore la manière dont des petits détails ouvrent sur des événements plus grands. Le tout est parfaitement bien écrit et ficelé.

Malgré plus de six cent pages, ce neuvième tome est un véritable page-turner, parfaitement maîtrisé d’un bout à l’autre. Philip Kerr sait doser son suspens. À chaque chapitre terminé, je devais en commencer un autre. Les ombres de Katyn a presque été trop vite lu et j’en redemande encore. Bernie Gunther reste un de mes personnages littéraires préférés. J’adore son humour, son cynisme. À Smolensk, il rencontre un aristocrate, von Gersdorff, qui lui a fait un peu de l’ombre de ce point. Certains de leurs échanges ont été plus que savoureux, des petits bijoux à lire. Je ne me lasse pas des romans de cet auteur anglais, parti trop tôt. Il a toujours su se renouveler.

En effet, cette série est une des rares que je suis jusqu’au bout. Même au neuvième tome, je n’ai jamais pensé que l’auteur cédait à la facilité  ou que chaque livre se ressemblait. Les ombres de Katyn est un coup de coeur absolu et sûrement un de mes préférés de la série. Il me reste encore quelques tomes à découvrir.

The Romanovs (2016) > Simon Sebag-Montefiore

The Romanovs were the most successful dynasty of modern times, ruling a sixth of the world’s surface for three centuries. How did one family turn a war-ruined principality into the world’s greatest empire? And how did they lose it all? This is the intimate story of twenty tsars and tsarinas, some touched by genius, some by madness, but all inspired by holy autocracy and imperial ambition. Simon Sebag Montefiore’s gripping chronicle reveals their secret world of unlimited power and ruthless empire-building, overshadowed by palace conspiracy, family rivalries, sexual decadence and wild extravagance, with a global cast of adventurers, courtesans, revolutionaries and poets, from Ivan the Terrible to Tolstoy and Pushkin, to Bismarck, Lincoln, Queen Victoria and Lenin.

Quasiment 700 pages sur l’histoire de la dynastie des Romanov, écrit en tout petit et en anglais… Pas facile de se lancer ! La famille impériale russe continue de fasciner, en témoigne cet imposant pavé de l’historien anglais Simon Sebag-Montefiore. Pour ma part, j’ai depuis longtemps un intérêt prononcé pour cette famille qui est restée de longues années au pouvoir, avant de connaître une fin tragique dont nous fêtons aujourd’hui même les cent ans. Jusqu’à présent, j’ai surtout lu des romans, mais jamais d’essais à proprement parler sur ce sujet. C’est désormais chose faite en venant à bout de cette petite brique.

Qui n’a pas été si terrible que ça, en définitif. Les je-ne-sais combien de pages et la taille de la police de caractère pour l’édition W&N ne m’ont pas abattu, car Simon Sebag-Montefiore sait intéresser le lecteur. De mes années d’études, j’ai pu remarquer une grande différence entre les essais historiques français et ceux écrits par des Anglo-Saxons. En France, les auteurs sont très sérieux dans leur ton, n’hésitant pas à faire de très longues phrases. Les Anglo-Saxons, en revanche, n’ont pas peur de rendre leurs écrits un peu plus vivants, avec parfois des touches d’humour. Ils donnent l’impression de moins se prendre au sérieux, tout en proposant des écrits largement documentés et scientifiques. Ils restent plus agréables à lire. The Romanovs raconte leur histoire, depuis leur avènement jusqu’à leur chute dans un style presque cinématographique, avec des petits suspens judicieusement aménagés. J’ai toujours eu envie d’en savoir plus et, au final, je me suis retrouvée à lire cinquante, cent pages, sans m’en rendre compte.

La mise en page a beaucoup joué, également. Le livre est divisé en acte et, au début, les principaux « acteurs » sont donnés avec un rappel de qui est la fille ou le fils de qui, les ministres, les alliances… Cela permet à chaque fois de replacer la multitude des personnes historiques qui gravitent autour des Romanov et la famille en elle-même. Un autre point tient aussi aux petites annexes, composées des portraits des principaux protagonistes, permettant de fixer plus facilement certains d’entre eux. Au final, même la manière dont le livre est construit participe au fait qu’il se lise facilement. Je ne dis pas rapidement, car il reste dense.

Et passionnant. Simon Sebag-Montefiore couvre toute la période des Romanov, de leur règne, en évoquant tous les tsars, des plus connus au moins connus. Il déconstruit certains mythes, aussi, en montrant leurs travers, leurs faiblesses, leurs passions… Il y a une certaine dimension psychologique dans cet essai qui permet de mieux comprendre les agissements des uns et des autres, les tensions et les complots politiques… Pour ma part, j’ai vraiment trouvé cet ouvrage très complet et l’auteur va réellement au fond des choses. Il exprime très simplement les enjeux politiques, les forces en présence, la géo-politique de l’empire russe… C’est un ouvrage qui, en définitif, reste accessible. Je ne suis pas forcément au point sur l’histoire de l’Europe, mais je n’ai eu aucun mal à suivre la chronologie, les principaux événements…

The Romanovs de Simon Sebag-Montefiore peut devenir un incontournable pour les passionnées de la famille impériale russe. Il est complet, brillamment écrit et il ne s’arrête pas uniquement à leur chute, comme bien souvent. Des différents essais historiques que j’ai pu lire cette année, il fait définitivement partie de mes recommandations.

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Les recommandations d’Aveline #2

Février

The Danny Trilogy, So near the horizon de Jessica Koch

From the moment she crosses paths with Danny, Jessica is fascinated. The dashing, confident twenty-year-old has everything she dreams of—looks, success, independence, money—and his kind, infinitely cheerful nature is spellbinding.

Très largement recommandé par Aveline qui avait adoré ce roman (et le mot semble faible), So near the horizon n’est pas forcément un ouvrage vers lequel je serai allée spontanément. Je l’ai commencé en essayant de mettre de côté mes a priori, mais ils sont vite revenus.

Jessica Koch raconte son histoire d’amour avec Danny, qui n’a pas eu une vie facile. Le lecteur apprend progressivement pourquoi. Cependant, je n’ai jamais réellement ressenti des émotions fortes, car le côté frictionnel m’a semblé prendre trop le dessus. À aucun moment, je n’ai réussi à me dire que c’est une histoire vraie, l’auteur l’a vécu et ce sont des personnes qui ont vécu ça. C’est vraiment dommage dans la mesure où ça gâche littéralement l’impact de ce qu’elle a vécu et qu’elle raconte. Je ne doute pas que ce fut une expérience intense et difficile pour elle et les personnes présentes dans le livre. Toutefois, elle ne m’a pas embarqué avec elle.

Le deuxième qui m’a repoussé est l’aspect très romance contemporaine qui ne m’a pas non plus donné ce côté très réaliste. Or, je l’attendais aussi. Ça me semblait parfois trop conte de fée ou scènes sorties d’un roman, d’une fiction et non d’un témoignage.Finalement, c’est encore moins ce que j’aime lire. Je suis passée totalement à côté de ce premier tome et la suite se fera sans moi. En revanche, je vous invite à aller voir l’avis d’Aveline qui a un tout autre point de vue.

Mars

La Mort de Staline, Agonie et Funérailles de Fabien Nury et Thierry Robin

Le 2 mars 1953, en pleine nuit, Joseph Staline, le Petit Père des peuples, l’homme qui régna en maître absolu sur toutes les Russies, fit une attaque cérébrale. Il fut déclaré mot deux jours plus tard. Deux jours de lutte acharnée pour le pouvoir suprême, deux jours qui concentrèrent toute la démence, la perversité et l’inhumanité du totalitarisme.

Une bande-dessinée française. Voilà qui change radicalement de ce que j’ai l’habitude de lire, mais j’ai adoré ces deux tomes. Ils ont d’ailleurs été adaptés au cinéma. La bande-annonce m’a tout de suite plu, avec une bonne touche d’humour. L’ouvrage a plutôt un humour grinçant. Cependant, ce que je retiens de la mort de Staline, ce sont les situations un peu rocambolesques et totalement surréalistes. Dès les premières pages, le ton est donné. Entre rivalités et secrets, la succession ne sera pas de tout repos, même si le dictateur n’est pas encore mort. Ce n’est qu’une question de temps, au regard des formalités auxquelles le Conseil doit se conformer, ne serait-ce que pour désigner un médecin. Les pages se lisent facilement et j’étais triste d’arriver à la fin des deux tomes. J’aurai continué avec plaisir, sans l’ombre d’un doute la série pendant encore quelques tomes. C’était presque trop court.

Avril

Release de Patrick Ness

Inspired by Mrs Dalloway and Judy Blume’s Forever, Release is one day in the life of Adam Thorn, 17. It’s a big day. Things go wrong. It’s intense, and all the while, weirdness approaches… Adam Thorn is having what will turn out to be the most unsettling, difficult day of his life, with relationships fracturing, a harrowing incident at work, and a showdown between this gay teen and his preacher father that changes everything. It’s a day of confrontation, running, sex, love, heartbreak, and maybe, just maybe, hope. He won’t come out of it unchanged. And all the while, lurking at the edges of the story, something extraordinary and unsettling is on a collision course.

J’avais adoré son roman Quelques minutes après minuit qui m’avait bouleversé. Release semblait bien parti pour être un coup de coeur. Malheureusement, je suis relativement mitigée. Le premier point est que je n’ai jamais vraiment eu d’intérêt pour la partie concernant la jeune fille qui a été tuée. Cela aurait pu être une superbe idée pour un roman à part. En commençant cet ouvrage, c’était surtout pour l’histoire d’Adam. De ce point de vue, il y avait des aspects intéressants et certains scènes m’ont beaucoup marqué. Je ne peux pas en dire plus sans trop révéler de l’intrigue, car je les considère comme des moments cruciaux du livre. Cependant, même de ce point de vue, j’ai quelques petites déceptions, notamment un peu trop d’envolées lyriques qui cassent parfois le rythme. J’avais parfois du mal à me remettre dans ma lecture. Les dernières pages furent difficiles à lire. À vrai dire, après une certaine scène, je n’arrivais plus à m’intéresser à l’histoire alors qu’il me restait une cinquantaine de pages. Je reste un peu sur ma faim alors que le thème principal aurait pu me plaire.

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