HENRY, Christina • The Mermaid (2018)

Once there was a mermaid called Amelia who could never be content in the sea, a mermaid who longed to know all the world and all its wonders, and so she came to live on land. Once there was a man called P. T. Barnum, a man who longed to make his fortune by selling the wondrous and miraculous, and there is nothing more miraculous than a real mermaid. Amelia agrees to play the mermaid for Barnum and walk among men in their world, believing she can leave anytime she likes. But Barnum has never given up a money-making scheme in his life, and he’s determined to hold on to his mermaid.

Christina Henry a fait des réécritures de « contes » une de ses spécialités et elle leur donne un côté très sombre et torturé, parfois malsain. Elle a déjà sévi dans les univers d’Alice au Pays des Merveilles avec Alice et Red Queen et celui de Peter Pan avec Lost Boy qui se prêtent parfaitement à des visions très noires. Au regard du titre et en connaissant un peu l’auteur, j’ai commencé cette lecture dans cette perspective, en pensant lire une nouvelle écriture du conte d’Andersen avec un côté un peu glauque. Dans cette veine, j’avais eu un coup de coeur pour le premier roman d’Alexandra Christo, … Ces derniers mois, je suis vraiment captivé par l’univers des sirènes, de la mer et de ces créatures fantastiques.

De ce fait, je n’ai pas été totalement déçue de ne pas lire une pure réécriture de la Petite Sirène. Certains éléments sont communs comme une créature de la mer attirée par la terre ferme et une vie humaine, des touches de magie… La ressemblance s’arrête là, à vrai dire. Finalement, quelques jours après avoir terminé ce roman, je me rends compte que le monde des sirènes est très peu développé. Rien n’est dit ou très peu de la vie d’Amelia sous l’océan. Christina Henry se concentre surtout sur sa vie terrestre, la manière dont elle s’est plus ou moins adaptée, comment les autres la percevait en créant un fort contraste entre sa vie dans le Maine où, en définitif, les gens ne semblaient pas attacher d’importance à ses origines et à ses bizarreries et New York, ville foisonnante de monde où elle devient un objet de toutes les curiosités. En définitif, avoir la vie d’une sirène sur terre, dans ce cas précis, était presque plus intéressant.

Elle permet de développer la question, certes classique, de qui sont en réalité les monstres : les hommes ou les créatures surnaturelles. Plusieurs fois, le texte insiste sur le fait qu’elle n’est pas une créature de Dieu, même si elle a une forme humaine la plupart du temps. Pour créer ce contraste, Christina Henry oppose à Amelia, la sirène, un personnage historique, P.T. Barnum et place la majeure partie de son intrigue dans le musée des monstres et bizarreries de ce dernier. Il a fait récemment l’objet d’une comédie musicale qui a beaucoup fait parler d’elle quand elle est sortie, The Greatest Showman. J’ai beaucoup aimé ce film, mais qui donne aussi une belle image de cet homme, proche de sa famille et qui semble donner une deuxième famille aux personnes qu’il a à sa charge. Pourtant, il a aussi quelques scandales à son actif. Le roman est loin de cette image très policée, lisse de celui qui aurait inventé le show business.

En effet, l’auteur convoque un homme plus intéressé par son enrichissement personnel au détriment souvent du personnel qu’il embauche, notamment ceux qui créent des performances autour de certaines de leurs particularités ou de leurs talents cachés. Il est présenté comme avare, aimant accumuler mais n’aimant pas dépenser, même pour améliorer quelque peu le quotidien de sa femme et de ses filles, ou pour la sécurité d’Amelia. C’est un homme austère, antipathique, arrogant et prêt à tout pour s’enrichir. Cet aspect est vraiment très bien montré dans les différents rapports de force entre lui et la sirène concernant sa performance, sa rémunération, la fin de son contrat… Le lecteur sent qu’il veut se l’attacher comme un objet et non une personne humaine, vu qu’elle n’est pas une créature de Dieu, surtout qu’elle lui rapporte beaucoup. Cette dualité entre créatures surnaturelles plus humains que les hommes et les hommes qui sont presque des bêtes cruelles est presque grossière avec la pureté et la gentillesse d’Amelia contre la grossièreté et la dureté de Barnum. Elle n’est pas subtile, mais, dans la dynamique du roman, elle fonctionne. En tant que lectrice, je me suis prise au jeu. C’est aussi tout un enjeu de l’histoire : savoir si Amelia va réussir à sortir des griffes de Barnum, comment, si elle va retourner à la mer ou dans son village…

Ce point est ce qui m’a motivée à continuer le roman. Cette sirène est terriblement attachante, même si elle parle peu et montre peu ses sentiments. Il y a quelques choses de pur et d’innocent en elle qui fait que le lecteur prend vite son partie et déteste très rapidement Barnum qui l’arrache à sa tranquillité pour en faire un objet de musée, qui ne prend pas de précaution pour la protéger. Malgré ce côté manichéen, il y a du suspens pour savoir lequel des deux, finalement, va remporter le duel. Une fois commencé, j’ai eu du mal à lâcher The Mermaid, même si j’avais rapidement quelques idées sur la manière dont l’histoire se terminerait et certaines de mes hypothèses se sont révélées justes. Outre le fait de vouloir connaître le destin d’Amelia, le roman est aussi bien écrit. Christina Henri a une écriture fluide et prenante, elle arrive parfaitement à mélanger la part de fantastique et de magie avec l’époque historique qui voit le développement des cirques et des curiosités, avec aussi une population encore proche de la religion. Le contexte a également beaucoup joué dans l’appréciation globale de ce roman qui reste vraiment une très bonne lecture.

Christina Henry, malgré les défauts que j’ai pu pointer, a su me passionner d’un bout à l’autre avec cette histoire. Elle est bien racontée, dans une plume fluide et agréable avec des personnages attachants. Ce n’est prise de tête et pas aussi sombre que ce à quoi je m’attendais (surtout en ayant lu Alice où, dans ce cas, c’est vraiment très sombre et torturé, mettant le lecteur un peu mal à l’aise). The Mermaid m’a fait pensé à un film sorti sur Netflix cet hiver, La Petite Sirène avec William Moseley et Poppy Dayton.

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ACEVEDO, Elizabeth • The Poet X (2018)

A young girl in Harlem discovers slam poetry as a way to understand her mother’s religion and her own relationship to the world. Debut novel of renowned slam poet Elizabeth Acevedo.
Xiomara Batista feels unheard and unable to hide in her Harlem neighborhood. Ever since her body grew into curves, she has learned to let her fists and her fierceness do the talking. But Xiomara has plenty she wants to say, and she pours all her frustration and passion onto the pages of a leather notebook, reciting the words to herself like prayers—especially after she catches feelings for a boy in her bio class named Aman, who her family can never know about. With Mami’s determination to force her daughter to obey the laws of the church, Xiomara understands that her thoughts are best kept to herself.
So when she is invited to join her school’s slam poetry club, she doesn’t know how she could ever attend without her mami finding out, much less speak her words out loud. But still, she can’t stop thinking about performing her poems.
Because in the face of a world that may not want to hear her, Xiomara refuses to be silent.

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Sorti en 2018, The Poet X d’Elizabeth Acevedo est un des romans que j’étais le plus impatiente de découvrir. Mon premier de l’auteur, à vrai dire. Outre une couverture très jolie, le roman a de nombreux arguments pour faire pencher la balance en sa faveur. Les thèmes qu’il semblait aborder ont une portée universelle et des résonances dans l’actualité. De plus, la forme sous laquelle il se présente est intéressante : écrire tout un roman en slam. Un pari que je trouve audacieux.

Qu’est-ce que le slam ?

Le slam est un genre poétique particulier qui vient du mot anglais « to slam » signifiant claquer. Il se distingue par des règles minimales dans la construction du texte, il en existe certaines lors de soirées slam qui sont d’ailleurs présentées dans l’ouvrage. C’est une poésie qui se veut surtout orale et il peut autant être déclamé que chanté. Un des grands compositeurs de slam en France est Grand Corps Malade. Ce n’est pas forcément le genre littéraire, poétique avec lequel je suis le plus familière, mais j’aime aussi prendre des risques et diversifier mes lectures. 

Une poésie orale, mais écrite ?

La forme originale de ce roman est une des raisons pour lesquelles j’ai eu envie de me plonger dans The Poet X. Il peut sembler contradictoire d’écrire tout un roman en utilisant les codes d’une poésie qui se veut avant tout oral. Comment faire passer cette moralité dans un texte écrit ? En écoutant, par exemple Grand Corps Malade déclamer ses slams, il y a beaucoup de rythme qui donne du sens au texte, mais également qui fait jouer les mots et leurs sonorités. Pourtant, Elizabeth Acevedo réussit brillamment à donner une certaine moralité aux différents textes de Xiomara et certains plus que d’autres, il est vrai. 

Il y a des entrées que j’avoue avoir lu à voix haute pour bien m’imprégner des mots, leur donner tout leur rythme et leur sens. D’autres n’en ont pas eu besoin. Globalement, je pense que c’est une réussite et que le caractère oral des textes est parfaitement rendu. En même temps, l’auteur connaît son sujet, car elle pratique elle-même le slam. De proposer un roman mettant en avant ce genre poétique est intéressant, car cela permet de mieux le faire découvrir, surtout à travers un ouvrage destiné à un public jeune adulte. Un autre aspect qui me fait dire que le roman est une réussite de ce point de vue est le fait que les sentiments sont très bien retranscrits et, en tant que lectrice, je me suis surprise à les partager en même temps que Xiomara, le personnage principal du roman. J’ai ressenti sa rage, sa révolte, sa colère, sa fierté aussi de s’impliquer dans quelque chose qui lui tient à coeur et pour laquelle elle est douée. Il y a un lien très étroit entre les émotions et les textes qui fait que l’oralité et le ton donné sont faciles à déduire. 

Et l’histoire dans tout ça ?

C’est une histoire classique en tout point et le lecteur peut y retrouver des schémas narratifs connus. Xiomara grandit dans une famille dans laquelle la religion catholique tient une place extrêmement importante et il est inenvisageable d’avoir des relations sexuelles avant le mariage, où il est à peine question d’embrasser un garçon alors que le personnage principal expérimente les premiers émois amoureux, ce qui est parfaitement normal à son âge. Du coup, il y a aussi la perception de l’homosexualité. Les parents sont peu ouverts d’esprit et il est impossible de communiquer avec eux. Alors, leurs enfants leur cachent des choses essentielles de leurs vies. Très vite, le drame se pressent du fait des positions de chacun. L’intrigue rentre parfaitement dans une suite logique des événements. Cependant, le roman reste très agréable à lire et je n’ai pas boudé mon plaisir. Certes, l’originalité de la proposition de l’auteur joue peut-être un peu ainsi que le fait qu’elle nous place directement dans le coeur émotionnel de l’histoire en me donnant accès aux pensées les plus intimes de Xiomara. 

De plus, il y a de nombreuses thématiques qu’Elizabeth Acevedo aborde et qui s’inscrivent dans l’actualité. L’homosexualité en fait partie, ainsi que l’homophobie sans pour autant être approfondi. Elles doivent être évoquées dans deux passages dans mes souvenirs. J’ai été plus sensible à la question du corps du personnage principal. Elle évoque souvent le regard des hommes sur son corps, leurs remarques. Il y a une entrée à ce sujet que j’ai trouvé criante de vérité et dans laquelle je me suis complètement projetée. Quelle femme n’a jamais vécu ce qu’elle y décrit ? Les regards appuyés, les commentaires… J’ai trouvé la position de la mère assez choquante et effrayante. Elle éduque sa fille à avoir honte de son corps, à le cacher pour justement ne pas attirer le regard des hommes. Le deuxième thème que je retiens après cette lecture est aussi la manière dont elle s’épanouit quand elle fait ce qu’elle aime. Elle ose s’opposer à ses parents, à remettre en question ses croyances et à ré-apprendre à communiquer au sein de sa famille. 

D’un autre côté, il y a un aspect du roman avec lequel j’ai eu un peu de mal et c’est l’omniprésence de la religion catholique. Cela tient à des raisons totalement personnelles et mon blog n’est pas forcément le lieu pour en parler. Tout est toujours ramené à la foi catholique de la mère qui tient sa famille sous son joug parce qu’elle place ses croyances au coeur de tout et avant le bien-être de ses enfants. C’est aussi une réalité sociale qui n’est pas forcément la mienne, mais que je peux concevoir. Toutefois, ce point précis du roman ne m’en a pas donné une vision totalement négative du roman, qui par ailleurs, a été une très bonne lecture et qui n’était pas loin du coup de coeur. Il forme un tout avec les autres parties du roman. Au final, c’est plus la surprise de le trouver là.

The Poet X est à la fois original dans sa forme et un fond intéressant qui peut parler à de nombreux jeunes et même à des adultes, notamment pour les question relatives au corps, au sexisme. Je l’ai déjà recommandé à ma petite soeur de vingt-et-un ans et je reste persuadée que c’est un roman qui peut être mis dans toutes les mains. J’en garde personnellement un bon souvenir et le sentiment que c’est le type d’ouvrage que je pourrai relire sans problème.