Ulrich Alexander Boschwitz • Le Voyageur (1938)

Le voyageur • Ulrich Alexander Boschwitz • Éditions Grasset • 2019 • 336 pages

En novembre 1938, Otto Silbermann devient un homme traqué du jour au lendemain. Il a beau être un industriel respecté et ancien combattant de la Grande Guerre, rien n’arrête désormais ceux qui s’en prennent aux citoyens juifs allemands. Quand il se retrouve chassé de son appartement – son épouse aryenne est déjà partie se cacher à la campagne – il envisage d’abord de rejoindre son fils, en exil à Paris. Mais comment faire pour quitter le territoire quand les frontières sont bouclées et le pays en état d’urgence ? Il se résout à brader les parts qu’il possède dans sa société, puis, avec une serviette remplie de tout l’argent qui lui reste comme seul bagage, il tente de disparaître. De train en train, de gare en gare, son voyage se transforme en fuite effrénée. Il rencontre d’autres Juifs en danger comme lui, mais aussi des Allemands ordinaires et des Nazis convaincus.

Le voyageur est un témoignage littéraire unique de la situation en Allemagne au moment de cet événement que les manuels d’Histoire appellent aujourd’hui la « Nuit de cristal ». L’indifférence ou la haine d’un côté, la peur panique et la volonté de survivre de l’autre – aucun roman de l’époque n’a su capter avec autant de justesse et de force ce jour qui marquera pour toujours un point de basculement collectif dans l’Histoire européenne.

La publication du roman de Boschwitz, Le voyageur, permet la découverte d’un roman extraordinaire que l’on croyait perdu et nous offre un regard exceptionnel sur les heures les plus sombres de l’Histoire européenne.


J’avais évoqué ce livre dans les sorties en anglais de 2021, mais je ne m’étais pas rendue compte à ce moment qu’il avait déjà été traduit en français. Je l’ai trouvé par hasard à la médiathèque et j’ai profité du mois dédié à la littérature allemande, Les feuilles allemandes, pour le lire. Ce rendez-vous est organisé par Livr’escapades et Et si on bouquinait un peu ?

Le voyageur se situe quelques heures après la Nuit de cristal, pendant laquelle de nombreuses synagogues ont été brûlées, des commerces juifs ont été détruits et vandalisés. Un certain nombre d’entre eux ont également perdu la vie ou ont été arrêtés… L’auteur ne donne aucune date exacte, ni ne donne le nom de cet événement. Il fait appel aux connaissances du lecteur pour savoir de quoi il parle exactement. Il lance ce dernier tout de suite dans l’intrigue. Il y a un côté soudain qui colle parfaitement à la soudaineté de cette nuit de violence et destruction. En effet, Otto Silberman, le personnage principal, réussit à échapper de justesse à son arrestation et il s’enfuit à travers l’Allemagne, en sautant dans le premier train. Il devient un homme en fuite, essayant parfois de passer la frontière.

Le roman reflète la vie sous le régime nazi et les trains que le personnage principal prend inlassablement forment un microcosme qui évoque différentes choses. Tout d’abord, nous pouvons y voir, paradoxalement, une prison, alors que les trains évoquent bien souvent la liberté, l’évasion. Or, Otto Silberman est limité aux frontières de l’Allemagne, voire confié à quelques grandes villes desservies par le système ferroviaire : Hambourg, Munich, Dresde, Berlin… C’est aussi un microcosme de la société allemande de l’époque. À travers ses voyages, il va rencontrer différents personnages : les partisans de la première heure, ceux qui préfèrent détourner le regard, parfois juste par peur des représailles, les anciens alliés et amis voire même membres de la famille qui préfèrent désormais tourner le dos à Otto plutôt que de l’aider… Ulrich Alexander Boschwitz montre bien l’emprise que le régime exerce sur l’entièreté de la société.

Ce livre n’est pas facile à lire. Il y a beaucoup de sentiments lourds à porter que l’auteur fait parfaitement ressentir à son lecteur. Il est question d’incompréhension, de désespoir absolu, des regrets du personnage principal de ne pas avoir quitté l’Allemagne plus tôt, mais aussi de la folie qui s’installe doucement. Otto Silberman, comme beaucoup de ses compatriotes, avait l’espoir que les événements finiraient par se tasser et n’empireraient pas. La désillusion du personnage principal pourrait être celle de l’auteur également. En effet, Ulrich Alexander Boschwitz avait vingt-trois ans quand il a écrit ce roman, en un mois. Il a connu l’exil, puisqu’il a été interné à l’Île du Man avec sa mère, puis il a été déporté en Australie. Il est mort en vingt-sept ans, en 1942 alors qu’il avait eu l’autorisation de s’installer en Grande-Bretagne. Son bateau a été coulé par un sous-marin allemand. Il a sûrement été le témoin des événements qu’il évoque dans ce livre, car les émotions et les sentiments qu’il développe sont bruts et criant de vérité. J’ai vraiment eu l’impression en lisant ce roman qu’il avait besoin de coucher tout ça sur papier.

Je ne regrette pas d’avoir lu ce roman qui me permet de découvrir un peu plus la littérature allemande. Ce n’est pas tout à fait un coup de coeur, mais une lecture qui a été intéressante d’un point de vue historique, qui m’a un peu chamboulé et dont l’écriture montre bien le sentiment d’urgence qui habite le personnage principal.

5 réflexions sur “Ulrich Alexander Boschwitz • Le Voyageur (1938)

  1. Merci beaucoup pour ta participation aux Feuilles Allemandes, de surcroît avec un livre qu’on avait déjà noté, Eva et moi, il y a quelques années et que l’on se promettait de lire. C’est vraiment un témoignage historique de premier plan.

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