TOLSTOÏ, Léon • Anna Karénine (1886)

La quête d’absolu s’accorde mal aux convenances hypocrites en vigueur dans la haute société pétersbourgeoise de cette fin du XIXe siècle. Anna Karénine en fera la douloureuse expérience. Elle qui ne sait ni mentir ni tricher – l’antithèse d’une Bovary – ne peut ressentir qu’un profond mépris pour ceux qui condamnent au nom de la morale sa passion adultère. Et en premier lieu son mari, l’incarnation parfaite du monde auquel il appartient, lui plus soucieux des apparences que véritablement peiné par la trahison d’Anna. Le drame de cette femme intelligente, sensible et séduisante n’est pas d’avoir succombé à la passion dévorante que lui inspire le comte Vronski, mais de lui avoir tout sacrifié, elle, sa vie de femme, sa vie de mère. Vronski, finalement lassé, retrouvera les plaisirs de la vie mondaine. Dans son insondable solitude, Anna, qui ne peut paraître à ses côtés, aura pour seule arme l’humiliante jalousie pour faire vivre les derniers souffles d’un amour en perdition. Mais sa quête est vaine, c’est une « femme perdue ».

Classique de la littérature russe, Anna Karénine a été le seul que j’ai lu pendant longtemps. Même si j’en ai gardé des bons souvenirs, je n’étais pas allée au-delà de ma découverte de Tolstoï et de la culture russe. Je me suis rattrapée depuis ! À l’occasion du passage à Montpellier du ballet de Boris Elfman de Saint-Pétersbourg, j’en ai profité pour relire ce roman… Pour mon plus grand plaisir.

Anna Karénine fait partie des rares classiques que je relis avec plaisir et j’ai presque eu l’impression de le redécouvrir. C’est une histoire qui me touche à chaque fois. Souvent pour des raisons différentes. La première fois que je l’ai lu, c’était le couple Kitty/Levine qui m’avait captivé. Je l’avais trouvé presque parfait. À la relecture, ils le sont un peu moins que dans mes souvenirs. Ils ont aussi leurs failles et leurs imperfections. Durant ma lecture, c’était plutôt Anna et Vronsky qui m’ont intéressé, leur coup de foudre au premier regard, leur passion absolue et destructrice. J’ai abordé la manière dont Tolstoï aborde la folie de son personnage féminin. D’abord par touche, puis tout d’un coup.

La plume de l’auteur est parfaite. En premier lieu, les descriptions permettent au lecteur de visualiser parfaitement les lieux et les personnages, les différentes ambiances, tout en décrivant la société russe de la fin du XIX siècle. À chaque page, Tolstoï nous donne à voir le poids des convenances sociales qui écrasent les femmes et les mettent au ban de la société dès lors qu’elles sortent du moule. Anna l’illustre parfaitement. En choisissant de suivre son coeur, elle est sortie de la bonne société. Il nous montre parfaitement à quel point la décision d’Anna la rend parfois heureuse, mais également très malheureuse. C’est aussi l’hypocrisie qui règne dans cette société qui m’a frappé. Le personnage principal est autant admiré, un brin jalousé par certaines de ses connaissances. À côté de ça, elle est aussi traité en paria. Toute cette fresque sociale est un des aspects les plus fascinants de cette oeuvre monumentale et je pourrai parler pendant des heures durant de ce simple point de ce roman.

Et ce n’est pas le seul ! Je pourrai aussi consacrer de longues minutes aux différents personnages, notamment les principaux. Ce qui est également remarquable aussi concerne l’épaisseur qui est donnée aux personnages secondaires dans l’intrigue. Ils sont aussi bien construits qu’Anna ou Vronsky, par exemple. Au final, j’ai eu le sentiment de lire un véritable portrait de la société russe à cette époque et pas uniquement du point de vue des convenances sociales. Sont également évoquées les relations entre les différentes classes sociales. C’est passionnant et cela aurait pu se dérouler en vrai. J’adore ce genre de romans qui s’intéressent à parts égales aux personnages, à l’histoire et à la société dans laquelle l’intrigue prend place pour donner quelque chose de très réaliste. C’est un régal à lire, surtout avec la plume de Tolstoï.

De cette relecture, c’est surtout Anna que je retiens. Sa peine et sa détresse sont parfaitement retranscrites ainsi que toutes les émotions présentes dans le roman. Un autre sentiment que j’ai ressenti tout au long de ma lecture est une horrible attente en pressentant le drame qui arrive inéluctablement. Les graines de ce dernier sont plantées dès les premiers chapitres. J’ai adoré le parallèle entre la première rencontre entre Anna et Vronsky et la fin de leur histoire d’amour et la manière dont le drame monte crescendo. Cependant, j’aurai aimé que le roman s’achève sur cette dernière scène. La tension dramatique est à son apogée et cette chute clôt parfaitement le roman. La dernière partie serait presque en trop à mon avis, elle gâche un peu ce qui s’est passé avant.

Il n’en reste pas moins qu’Anna Karénine est un énorme coup de coeur. J’avais envie de le relire depuis des années et c’est désormais chose faite. Plus encore, je me sens prête à me lancer dans Guerre & Paix, dont je n’ai pas encore tenté la lecture.

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SULLIVAN, Deirdre • Tangleweed & Brine (2017)

A collection of twelve dark, feminist retellings of traditional fairytales are given a witchy makeover, not for the faint-hearted, from one of Ireland’s leading writers for young people. You make candles from stubs of other candles. You like light in your room to read. Gillian wants thick warm yellow fabric, soft as butter. Lila prefers cold. All icy blues. Their dresses made to measure. No expense spared. And dancing slippers. One night’s wear and out the door like ash. You can’t even borrow their cast-offs. You wear a pair of boots got from a child. Of sturdy stuff, that keeps the water out and gets you around.

L’ouvrage retenu pour le club de lecture de novembre de la librairie anglaise de Montpellier a été Tangleweed & Brine de l’auteur irlandaise Deirdre Sullivan. Ce sont des réécritures de contes célèbres qui se déclinent sous la forme de petites nouvelles d’une quinzaine de pages, chacune étant illustrée par une pleine page de Karen Vaughan.

Comme bien souvent avec les recueils de nouvelles, j’ai eu quelques préférences pour l’une ou l’autre des histoires. Bien souvent, je retiens les réécritures des contes que j’ai toujours appréciés comme Le Petit Chaperon rouge, La Petite Sirène ou La Belle et la Bête. Ce sont des récits dont je me souviens encore parfaitement des rebondissements et des enjeux. Je les connais presque par coeur. D’autres n’ont que de vagues résonances comme Raiponce ou Peau d’âne. Cependant, cela ne veut pas dire qu’elles ont été moins appréciées. Bien au contraire, je les découvre. C’est aussi là que réside le talent de l’auteur. Elle propose une lecture inédite et originale de ces histoires qui ont marqué notre enfance.

Deirdre Sullivan prend un point de vue qui est très intéressant. Elle laisse la parole aux princesses des contes. Ces dernières sont loin d’être les gentilles héroïnes à la Disney. Elles nous montrent leur côté sombre qu’elles embrassent sans aucune honte. Elles ne font pas ce qu’elles attendent d’elles, préférant vivre leurs vies. Elles utilisent la magie pour se venger… Bref, ce sont autant de personnages qui s’éloignent de notre vision d’elles. J’ai adoré ces différents portraits de femmes et filles, pris sous un angle plus sombre, plus psychologique et plus féministe.

Et c’est d’autant plus un plaisir à lire que chacune des réécritures sont parrainent écrites. Chacune d’entre elles est un petit bijou. Le style d’écriture du conte est présent et empreint de poésie. C’est de la belle prose anglaise et les illustrations de Karen Vaughan renforce la magie des nouvelles proposées par l’auteur. Elles sont magnifiques et collent parfaitement à l’ambiance très noire et torturée, tout en célébrant la beauté de la femme.

Tangleweed & Brine est une belle surprise et j’en garde définitivement un bon souvenir dans la mesure où il change de ce que j’ai pu lire jusqu’à maintenant dans ce genre littéraire. C’est encore un roman catégorisé « young adult » qui pourrait se retrouver dans toutes les mains.